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vendredi 18 février 2011

Caligula

Stéphane Bullion

La figure Caligula, entre mythe et réalité, a imprégné faussement les esprits à travers ses représentations tant artistiques que biographiques comme souvent les personnages paroxystiques. Nicolas Le Riche s’est adjoint Guillaume Gallienne pour s’affronter au sujet en déconstruisant les idées reçues, avec un parti pris qui peut paraître parfois dérangeant mais qui donne une véritable signature artistique à l’œuvre.
Partant de La Vie des douze césars de Suétone, les auteurs ont délaissé le commentaire linéaire d’un historien très hostile à l’augustat pour extraire les faits marquants et vérifiés –en fait très peu- et construire à son tour un imaginaire crédible autour de l’homme, Caius Augustus Germanicus, et non plus du Caesar dit Caligula.

Stéphane Bullion

Il est admirable que dans cette première grande œuvre chorégraphique, Nicolas Le Riche ait évité l’écueil de la régurgitation scolaire du danseur de niveau stellaire qu’il est. Il s’est effacé modestement derrière son histoire et a ici construit un ballet qu’il aurait sans doute aimé danser –comme il l’a finalement fait en 2008- et non pas un exercice de style autour de sa maîtrise technique virtuose. Il a envisagé le ballet du point de vue de l’homme et à mis sa danse au service de l’histoire, c’est-à-dire quoi et comment exprimer à travers des mouvements, des états d’âme déconstruisant ainsi tout autant l’histoire de Caligula que la manière d’élaborer un ballet. En mêlant aspects classique et contemporain, il s’est éloigné des poncifs des deux techniques faisant parler en premier lieu les corps et les expressions comme éléments unificateurs. Nicolas Le Riche a ainsi choisi d’attribuer des typologies très nettes aux différents rôles, un Caligula instable, un Mnester incisif et tranchant, un Chaerea hiératique, une Lune espiègle et légère, une Caesonia ludique et futile.

C’est la musique de Vivaldi qui a rythmé la construction de ces typologies et le choix des Quatre saisons, presque anecdotique à la base, pour illustrer les quatre années de règne de l’empereur, se prête plus volontiers qu’on l’aurait cru à la progression narrative tant la ligne musicale est bien exploitée dans la chorégraphie, le printemps dévoué aux débuts plaisants du règne, l’été dessinant les premières menaces, la tristesse de l’automne développant le complot et l’hiver annonçant la fin, l’ensemble repris en forme de résumé des humeurs de l’empereur dans le cinquième acte. C’est également parce qu’elle est mise en relief par les pauses qu’élabore Louis Dandrel pour le mime Mnester qui lui même sert de mise en abyme au propos. Ainsi, un dialogue solidement ancré dans la construction de l’œuvre sert de fil rouge au drame. Le décor, simple et efficace, met bien en valeur les apparitions de Caligula, ses entrées en contre jour par un escalier illuminé ou les ailes bordées de colonnes cinabres d’où jaillissent en grappes les ensembles dynamiques. 

Avec cette troisième reprise du ballet, Caligula se décline désormais sous les traits de Stéphane Bullion qui tant dans le rôle de l’empereur que dans celui du pantomime Mnester a vraiment porté la chorégraphie de Nicolas Le Riche dans son sens le plus inspiré au cours de ce mois de février.

Stéphane Bullion
En l’absence de Jérémie Bélingard qui avait créé le ballet, Stéphane Bullion a d’abord imposé sa marque comme figure absolue et indiscutable de l’auguste, tellement Mathieu Ganio qui reprenait le rôle après l’avoir également dansé lors de la création, n’a pas paru avoir les moyens de présenter une vision adaptée à la figure délicatement dessinée de l’empereur de Nicolas Le Riche. Faute d’une danse puissante et significative mais plus encore d’une capacité d’interprétation variée et nuancée, dans la danse comme dans le jeu de scène, celui-ci n’a pu que donner à voir une version plate dénuée de sens d’un portrait qui semble fouillé et subtile de la personnalité de l’empereur lorsque dansé par Stéphane Bullion.

Stéphane Bullion
Nicolas Le Riche n’a certes pas facilité la tâche de son danseur-titre en ciselant un être à la fois grandiose et impérial dans son autorité lorsqu’il ne danse pas, et tourmenté et indécis dans ses mouvements. C’est par son corps et ses sinuosités que Caligula montre son caractère fantasque et incontrôlé, sa folie et sa démesure, mais de manière plus analytique que spectaculaire. Caligula se singularisait en effet dans l’étrange parce qu’il maniait l’ironie jusqu’au dernier degré. Il poussait tout jusqu’aux limites, la haine, l’amour, les mesquineries, les stupidités. En cela, il renvoyait aux autres une image dérangeante. En projetant l’histoire dans l’extrême détail du mouvement et des regards, le chorégraphe propose une vision très intellectualisée dans une chorégraphie minutieusement pensée du personnage. Il faut alors vivre cette incarnation et ne pas simplement la danser sans quoi chaque geste paraît d’un académisme plat. Du petit sourire en douce de la fête introductive au cauchemardesque éclat de rire de dérision face à sa mort, Caligula triomphe insidieusement.
Le Caligula écrit par Nicolas Le Riche n’a de tyrannique que ses incisions au couperet que seul un danseur puissant et virtuose mais mesuré peut rendre afin de restituer a minima l’aspect violent du personnage que personne ne conteste : celui-ci se doit d’être présent, même s’il n’intéresse pas in fine le chorégraphe et n’est qu’un side-effect. Il est difficile en peaufinant ses arabesques et en escamotant le peu de spectaculaire dans les sauts de rendre plus qu’un homme touchant voire insignifiant. Or si Nicolas Le Riche s’est écarté des banalités véhiculées par l’image que l’on donne d’un homme de pouvoir sanglant pour s’intéresser à dépeindre l’individu et son caractère, il ne gomme pas pour autant l’aspect irrationnel et violent de Caligula, il le montre subtilement.


Stéphane Bullion

Dans son portrait intérieur de Caligula, Stéphane Bullion restitue bien la dureté, la froideur, le caractère impitoyable de l’empereur, sa différence avec les autres et magnifie son statut de Dieu vivant. Il tient de bout en bout sous une apparence contemplative ou imprévisible, le fil tenu d’une distance avec le reste des danseurs et la tension du prédateur qui observe ses proies mais aussi les menace, certain de sa supériorité ou tout du moins d'un pouvoir qu'il utilise à volonté. C’est la danse heurtée et puissante que restitue Stéphane Bullion tressautant au moindre mouvement musical qui apporte du signifiant à la déraison sanguinaire que l’histoire a retenue. Caligula solitaire paranoïaque à l’extrême est incarné par une démarche parfois voutée, un œil sournois, une colère, une violence qui semblent toujours contenues. Car Caligula ne trucide pas à tour de bras, il torture par son emprise psychologique. Il fait peur par l’imprédictibilité de son caractère et de ses idées. Il impose la terreur sur scène par sa seule présence et met mal à l’aise le spectateur qui voudrait le voir voler, le voir resplendissant dans ses arabesques, le voir lâcher une puissance qu’à l’inverse, il contient en permanence. Car Caligula est fébrile et malade, ses sauts sont rugueux, ses mouvements saccadés et parfois non terminés illustrant l’instabilité de l’empereur. Nicolas Le Riche a ainsi sacrifié la facilité et l’esthétique de la danse au profit d ‘une profondeur narrative inscrite dans les mouvements.

Stéphane Bullion

En parallèle, comme pour Caligula heureux par moment, Caligula absent, les yeux vers l’infini, Caligula curieux de la Lune ou des gestes de Mnester, Caligula rempli de bonheur serein avec son cheval, Caligula peureux, calculateur, méfiant, Caligula perdu: ce sont des sensations que Stéphane Bullion n’a aucune peine à déployer à travers ses regards et ses attitudes corporelles, ce dos rond, ce cou rentré pour illustrer la méfiance ou tendu à l’extrême pour se donner à la Lune. La perfidie de l’empereur, ces larges sauts pour assener sa puissance un instant et se contenir le suivant, ce regard innocent puis menaçant envers la Lune.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta

Autour de Caligula gravitent donc les personnages réels ou irréels, objets de  fantasmes ou de menaces. Si Nicolas Le Riche semble avoir voulu renforcer la présence de Caesonia sur scène dans cette nouvelle version en lui offrant une introduction brève mais impressionnante, il ne lui donne pas de rôle plus important dans la narration et sa disparition furtive à la suite de l’empereur après le spectacle de Mnester laisse un des rares goûts de regret dans la construction du ballet. Peut-être a-t-il voulu ainsi marquer l’infortune de l’empereur qui aspirait à l’amour absolu et irréel de la Lune et devait se contenter d’une épouse terrestre, la quatrième, signe de son insatisfaction et offrir ainsi un contrepoint à la magnifique apparition rêvée de Caligula. 

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta

Clairemarie Osta dans ce rôle immatériel de la Lune a réussi à suggérer la fugacité et l’irréel des visions de Caligula. Elle est l’illustration parfaite de l’éclosion de la petite boule intouchable que l’immense Caligula/Bullion évoque entre ses mains et la confrontation des deux danseurs est une des parties les plus magiques de la chorégraphie. Celle-ci dévoile des pas de deux originaux qui ne reposent pas sur le contact entre les danseurs. La rencontre étant irréelle, ils se complètent et s'électrisent, jeu de chasse et de fuites. En apparaissant dans le monde de Caligula, Clairemarie Osta ne descend pas sur terre vers l’empereur, elle élève Stéphane Bullion avec elle dans une sphère en apesanteur. Il relève le défi et s’immisce alors un instant dans la transparence de son rêve. Sa danse adopte la texture de celle de la Lune, légère et fugace. Caligula hallucine et le spectateur souffre de voir cette rencontre impossible. De faibles lumières rasantes et latérales allègent l’atmosphère en créant une  bulle élastique dans laquelle les danseurs évoluent.

Stéphane Bullion - Muriel Zusperreguy

Muriel Zusperreguy donne au rôle une teneur plus palpable et plus chaleureuse au mirage, une sorte d’attraction qui tire Caligula vers elle alors que Clairemarie Osta ne semble jamais être à sa portée. Elle donne un peu d’humanité avec une sensualité extrême qui transcende son interlocuteur mais contracte un peu la magie des moments de ses apparitions. Laëtitia Pujol semble plus à la peine pour comprendre le personnage qu’elle danse, à l’image de son Caligula, de manière trop académique, asséchant le propos.

Stéphane Bullion


Sur terre, Caligula voue à Mnester, l’admiration qui le perdra, puisqu’assassiné, dit-on, en allant à une de ses représentations. Rythmant à distance le ballet de ses prémonitions pour prendre à son tour un rôle actif en sortant de sa mise en abyme, l’acteur-pantomime adoré de l’empereur s’installe en icône dans le ballet de Nicolas Le Riche. Si la mise en scène de ses interventions le singularise, il adopte aussi une chorégraphie ancrée dans le tranchant et la gravité. Tout de blanc vêtu, il est le commentateur de la noirceur du règne, augure impitoyable des illustrations contrastées que présente l’ensemble de ses prédictions ou son regard étrange sur les événements.

Mnester et les trois figures
Stéphane Bullion, Alexandre Carniato, Samuel Murez, Erwan  Le Roux
Subrepticement, les mouvements évoquent les personnages tout en gardant une identité propre dans le style. La danse est acérée et terrienne, géométrique et tranchante, reprise en écho ou mise en valeur par les trois figures. Chaque intervention pèse sur le cours de l’histoire et contribue, par sa teneur posée et son aspect incantatoire comme une évocation en noir et blanc dans un univers coloré, à contraster la réalité de l’histoire racontée. Parce qu’il incarne, seul ou avec ses figures, un style contemporain bien délimité par la musique électro-acoustique de Louis Dandrel appuyée par les projections vidéos, Mnester offre un contrepoint fort à Caligula, le miroir de sa part de mystère.

Stéphane Bullion
Lorsqu’il fait face à l’empereur, Stéphane Bullion écrase l’enfant immature et naïf de Mathieu Ganio. Dans ses interventions à l’avant-scène, son autorité dans la chorégraphie et la profondeur de son regard font de Mnester un leader charismatique plutôt inquiétant dans le pur style millénariste alors qu’il se révèle intouchable lorsqu’il officie dans son ultime représentation pour le public de la Cour. Il devient alors l’incarnation du dieu que Caligula prétend être, intouchable et inviolable,  le possesseur de l'avenir, distance du maître à l’élève, révélant l’inanité de l’empereur de Mathieu Ganio. En s’emparant de Mnester comme une bête de scène en forme de rouleau compresseur, à la fois puissant et énigmatique, Stéphane Bullion présente un contrepied -sans doute nécessaire à son art- à sa vision d’un Caligula complexe, dominateur  physiquement mais fragile  psychologiquement dans l’autre distribution et illustre pleinement la position supérieure de la condition de mime dans la Rome impériale.
Nicolas Paul face à Stéphane Bullion dessine un Mnester moins fort et plus mesuré, plus théâtral, d’évidence objet d’amour et de curiosité. Le rapport entre les deux hommes est tout autre dans la confrontation. Rapide et précis dans ses interventions prémonitoires, il se fait objet de désir dans son court dialogue avec Caligula, comme un miroir masculin de la Lune dans ses évolutions impalpables. La distance est alors une forme de respect de l’empereur à l’acteur admiré et non plus une impression de domination et de renonciation.

Nicolas Paul

Que ce soit la Lune ou Mnester, Caligula est en perpétuelle recherche. Cette quête de l’inconnu se concrétise également dans son rapport à Incitatus, son cheval. Mais à la différence de La Lune rêvée ou de Mnester intouchable, Caligula domine Incitatus. Son regard d’amour est plein de maîtrise et le manège, s’il représente un moment de poésie dans le ballet, semble bien incongru dans la progression de l’histoire, si ce n’est qu’Incitatus est presque le seul à regarder sans juger Caligula.
En opposition à ses amours, la Cour offre une danse caractérisée par son agressivité tout en gardant l’élégance de la noblesse d’état qu’elle représente dans des ensembles clairs et distincts. Les sénateurs de noir vêtus opposent une danse aérienne à celle terrienne des suivantes dorées.
Chaerea, vieux sénateur dont Caligula aimait à se moquer, fait figure ici de meneur d’une révolte collective, une révolution de palais où les courtisans, las de l’imprédictibilité de l’empereur, de son extrême impudence, vont se résoudre à s’en débarrasser.

La Cour menée par Yann Saïz et Aurélien Houette

Les éclairages chaleureux et les tenues dorées des femmes soutiennent une agitation perpétuelle dans une cour vaine. Les fastes et le dynamisme de la Rome impériale s’incarnent dans un corps de ballet soudé qui externalise son inutilité, voire son désœuvrement par une chorégraphie répétitive et faussement acérée, visuellement diablement efficace. Les sénateurs, portent un costume près du corps qui les délimite sur le fond clair de la scène dans les airs comme des couteaux maniés à vide lors de leurs multiples évolutions de groupe, souvent soutenues par des mouvements du bas de corps très précis, dans les jetés ou les autres sauts aux poses très marqués. C’est aussi ce bouillonnement qui fait ressortir la singularité des interventions de Caligula, posées dans les moments où il participe à la fête, violentes et précises lorsqu’il n’était pas invité. En dressant ce portrait du décadent au quotidien, Nicolas Le Riche rajoute de l’ambigüité au portrait de l’empereur, et si le spectateur n’est pas appelé à aimer Caligula, il n’est pas découragé à détester Chaerea et les comploteurs.

Stéphane Bullion - Aurélien Houette

Trois "physiques" se sont appropriés le rôle avec autorité, Aurélien Houette s’imposant par sa force et sa capacité de proposer une opposition raisonnable à la carrure de Stéphane Bullion, en particulier lors de la crise d’épilepsie. Adrien Couvez a su ajouter juste ce qu’il faut dans l’interprétation pour présenter un aigri naturel dans le cours du ballet. Yann Saïz avait la tâche plus difficile d’imposer un faible à travers sa silhouette interminable dominant tous les danseurs sur scène, mais comme Adrien Couvez avait sorti ses tripes pour dominer, Yann Saïz s’est intériorisé pour montrer une souffrance plus sincère que le personnage spontanément calculateur d’Aurélien Houette.
Stéphane Bullion

La tonalité générale du ballet de Nicolas Le Riche dresse une peinture sans complaisance mais aussi sans outrance de la vie de Caligula. En se reposant sur la danse riche, sincère et réaliste de Stéphane Bullion, toujours émotionnel dans ses réserves comme dans ses emportements, il évite les excès et les bavardages superflus, allant directement à l’essentiel tout en offrant une texture riche, maintenant l’ensemble de son histoire par de légères touches expressives et marquantes qui surfent sur la musique de Vivaldi travaillée avec poigne par Frédéric Laroque. Un beau ballet minutieusement pensé et réalisé avec talent.

Stéphane Bullion

mercredi 16 février 2011

Dérision

Caligula - Stéphane Bullion

mercredi 2 février 2011

Mnester




Stéphane Bullion en Mnester

lundi 31 janvier 2011

Caligula 31 janvier - 24 février 2011



La description synoptique du ballet se trouve dans l'entrée sur le ballet de 2008 : Caligula



Stéphane Bullion
Caligula
Ballet en cinq actes
Argument - Nicolas Le Riche et Guillaume Gallienne
Musique - Antonio Vivaldi Les Quatre saisons (édition critique de Paul Everett et Michael Talbot)
Création électroacoustique - Louis Dandrel
Chorégraphie - Nicolas Le Riche
Dramaturgie - Guillaume Gallienne
Scénographie - Daniel Jeanneteau
Vidéo - Raymonde Couvreu
Costumes - Olivier Bériot
Lumières - Dominique Bruguière
Orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction musicale et violon solo - Frédéric Laroque
Ballet créé pour le Ballet de l'Opéra de Paris le 21 octobre 2005

Stéphane Bullion
Distribution de la Première, 31 janvier 2011

Caligula, empereur de Rome - Stéphane Bullion
La Lune, vision de Caligula - Clairemarie Osta
Mnester, pantomime - Nicolas Paul
Chaerea, sénateur - Aurélien Houette
Incitatus, cheval de Caligula - Mathias Heymann
Caesonia, épouse de Caligula - Eleonora Abbagnato


Stéphane Bullion - Clairemarie Osta
Nouvelle reprise de Caligula qui d’entrée lors de cette Première instaure le thème de la souffrance et de l’incompréhension à travers le portrait que présente Stéphane Bullion du côté humain de l’empereur. Caligula est différent des autres et promène sa différence et son contact inabouti aux personnages qu’il fréquente, les suivants et sénateurs avec qui il essaie au début de donner le change et rapidement, une vision de l’étrange s’impose comme un anachronique de profundis. Dans son personnage, Stéphane Bullion restitue merveilleusement la contradiction de l’être qui tue ses désirs et qui s’engage dans une fuite vers l’avant. Ici, elle se fait par rupture et le laisse étranger à la scène de la vie.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta

Stéphane Bullion ouvre ses yeux, regarde avec insistance, rit parfois d’où il est et de ce qu’il ressent, bref contact avec la réalité mais c’est la fuite dans le rêve avec La Lune, l’insolite avec son cheval et l’accomplissement personnel avec Mnester qui momentanément  donne un sens à son existence, alors que les contacts avec les sénateurs et ses suivants ne sont que lassitude et problèmes.
Diaphane et fugitive, Clairemarie Osta incarne une Lune de désir, un idéal de mystère qu’il veut percer et qui révèle la teneur de ses souffrances. Personne en quête, tour à tour émerveillé puis agacé, il n’a de ressource que de tuer cet être immatériel qui le renvoie à l’inaccessible à l’inverse de son cheval Incitatus.

Stéphane Bullion - Nicolas Paul
Dans sa fascination pour Mnester, le pantomime, il retrouve le caractère impalpable de l’irréel mais aussi du jeu, sans cesse recommencé de l’acteur qui évolue dans un monde factice. 
La connexion parfaite avec le Mnester de Nicolas Paul a sans doute bénéficié ici de la lecture que Stéphane Bullion va présenter lui même de Mnester dans une autre distribution.

Le duo entre les deux hommes est magique. Alors que La Lune n’est que fugacité et touche impressionniste, Mnester est le symbole du temps qui s’arrête, du possible, de l’ouverture vers la connaissance de soi, l'incarnation de l'accomplissement.


Avec ses trois interlocuteurs de l’étrange, Caligula se démarque fortement des intrigues romaines et la mort le saisit dans une réalité qu’il fuyait. Touché à mort, il retombe sur terre et montre l’ampleur de son incompréhension. Alors que Nicolas Le Riche semble avoir bridé ses pas tout au long du ballet comme s’il voulait montrer le malaise ou l’incongruité  de Caligula, il écrit dans ces dernières minutes, un solo d’une violence inouïe que Stéphane Bullion porte au paroxysme dans une opposition presque impossible entre un corps à la puissance démultipliée et un visage terrorisé et malheureux qui restitue la fragilité de l’homme affrontant la mort. En quelques minutes, le retour sur sa brève vie, la grandeur, le regard sur les autres, le rire sur soi, l’incompréhension, l’agressivité, la souffrance, la peine… 

Stéphane Bullion



vendredi 28 mars 2008

Caligula

Caligula - Stéphane Bullion

Caligula est une chorégraphie de Nicolas Le Riche sur une musique hybride des Quatre saisons d'Antonio Vivaldi et de Louis Dandrel, très harmonieux mélange qui au départ pouvait laisser sceptique mais l'emporte largement en pratique. Les personnages se glissent dans la composition musicale avec une ferveur surprenante compte tenu de la légèreté de certains passages. Cette dichotomie recentre sur la dramaturgie et même les quelques moments de poésie, Caligula qui danse avec la Lune ou avec son cheval Incitatus sont porteurs d'une intensité magnifiante. Car si Caligula est le tyran sanguinaire, il est aussi le bourreau de sa propre vie, un amoureux absolu qui ne connaît pas les limites de l'amour. Figure dramatique et intense, il hante le plateau auquel il communique sa tension qui se transforme en peur chez les autres.


Le mini corps de ballet, suivants et sénateurs, est précis et efficace, communiquant les ambiances, l'insouciance, le luxe, le pouvoir, la vanité et la lâcheté, le complot... les mouvements sont simples mais souvent synchrones, ce qui leur donne une certaine puissance et une menace efficace. Au milieu de cette opacité, Caligula émerge constamment en lutte, en opposition.
Les amours de Caligula... Mnester, un superbe Benjamin Pech, est en suspension, un doute, un mystère, un karma... La Lune, éthérée, douce et fugace, est l'objet inconsommé... Muriel Zusperreguy s'immisce dans l'esprit de l'empereur et d'évidence le dérange. A l'opposé, Incitatus, Gil Isoart, le calme et offre un moment de répit dans le cours du ballet.


Caligula - Stéphane Bullion


Découpage du ballet d'après La vie des Douze Césars de Suétone

ACTE 1 - LE PRINTEMPS
Scène 1 —Allegro Nouveau protocole
Chaerea, Caesonia, les Sénateurs et les Suivants
« II institua pour sa divinité un temple spécial... Il y avait une statue en or faite d'après nature, que chaque jour on habillait comme lui. » - CHAPITRE XXII

Scène 2 - Largo Entrée de Caligula
Caligula, Chaerea, Caesonia, les Sénateurs et les Suivants
« II était en proie à l'insomnie; car il ne dormait pas plus de trois heures par nuit; encore ne jouissait-il pas d'un repos complet. Son sommeil était troublé par de bizarres fantômes. » -CHAPITRE L

Scène 3 -Allegro Mnester désigne Chaerea
Caligula, Mnester, Chaerea, les Sénateurs et les Suivants
« On dit que passionné pour Mnester le pantomime... il entretint avec lui un commerce infâme. » CHAPITRE XXXVI
« Epileptique dès son enfance, dans l'âge adulte il était quelquefois sujet à des défaillances subites au milieu de ses travaux; et alors il ne pouvait se soutenir. » -CHAPITRE L


Chaerea -Wilfried Romoli

Interlude (bande son)
Mnester, La Lune et les trois Figures

ACTE II - L'ÉTÉ

Scène 1 — Allegro non molto Apparition de la Lune
La Lune, Caligula
« La nuit, Caligula invitait la lune, lorsqu'elle brillait de son plein, à venir l'embrasser et à partager sa couche. » - CHAPITRE XXN

Scène 2 — Adagio Plainte de Chaerea
Chaerea, les Sénateurs
« Cassius Chaerea était déjà vieux, et Caius (Caligula) avait coutume de lui prodiguer toutes sortes d'outrages, en le traitant de mou et d'efféminé » - CHAPITRE LVI

Scène 3 — Presto Colère de Caligula
Caligula, Chaerea, les Sénateurs
« II s'emportait souvent contre tous les sénateurs (...). Il avait fréquemment ce mot de tragédie : "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent". » - CHAPITRE XXX

Interlude (bande son)
Mnester et les trois Figures

Mnester - Benjamin Pech

ACTE III - L'AUTOMNE

Scène 1 —Allegro Orgie cruelle
Caligula, Chaerea, Caesonia, les Sénateurs et les Suivants
« II assistait avec une curiosité extrême aux supplices des condamnés. » - CHAPITRE XI
« II n'épargnait ni sa pudeur, ni celle d'autrui. » - CHAPITRE XXXVI


Scène 2 — Adagio molto Réveil de Chaerea
Chaerea
«Au milieu de tant d'extravagances et d'excès, la plupart ne manquèrent pas de courage pour l'attaquer.» - CHAPITRE LVI

Scène 3 —Allegro La conjuration se forme
Chaerea, les Sénateurs et les Suivants
« Une ou deux conspirations furent découvertes; et tandis que leurs concitoyens hésitaient, faute d'occasion, des Romains se concertèrent, et mirent leur projet à exécution, après s'être ménagé des intelligences avec les plus puissants de ses affranchis, et avec les préfets du prétoire. » - CHAPITRE LVI

Interlude (bande son)
Mnester et les trois Figures

Les trois figures et la lune
Vincent Chaillet, Aurélien Houette, Audric Bezard
Clairemarie Osta

ACTE IV - L'HIVER

Scène 1 — Allegro inolto La Lune échappe à Caligula
La Lune, Caligula

Scène 2 — Largo Le manège d'Incitatus
Caligula, Incitatus
« La veille des jeux du cirque, il ordonnait à des soldats d'imposer le silence à tout le voisinage pour que rien ne troublât le repos de son cheval Incitatus. Il lui fit faire une écurie de marbre, une crèche d'ivoire, des housses de pourpres... Il lui donna un palais, des esclaves et un mobilier... On dit même qu'il voulait le faire consul. » - CHAPITRE LV

Scène 3 - Allegro Caligula tue la Lune
La Lune, Caligula


Caligula et la Lune en contre jour...
Stéphane Bullion et Muriel Zusperreguy

Interlude (bande son)

ACTE V (musique orchestrale et bande son)

Scène 1 - Le Printemps - Allegro Avant le spectacle
Mnester, Chaerea, Caesonia, les Sénateurs et les Suivants
« Le jour de sa mort, le pantomime Mnester dansa dans une tragédie qu'avait été représentée autrefois aux jeux où Philippe, roi de Macédoine, fut assassiné, » - CHAPITRE LVI

Scène 2 - L'Été - Allegro molto Caligula et Mnester
Mnester, Caligula
« Enthousiaste du chant et de la danse, il ne pouvait s'empêcher, dans les spectacles, d'accompagner la voix de l'acteur et d'imiter publiquement ses gestes et ses pas en les approuvant ou en les réformant. Une fois... il s'élança sur le théâtre, vêtu d'un manteau et d'une longue robe, et après avoir dansé, il se retira. »- CHAPITRE LIV

Caligula et Mnester
Stéphane Bullion et Benjamin Pech

Scène 3 - L'Automne - Allegro Assassinat de Caligula
Caligula, Chaerea, Caesonia, les Sénateurs et les Suivants
« On résolut de l'attaquer vers midi au sortir d'un spectacle qui avait lieu dans son palais. Cassius Chearea demanda de porter le premier Coup. » - CHAPITRE LVI

Scène 4 - L'Hiver - Allegro non molto Mort de Caligula
Caligula
« Renversé par terre et se repliant sur lui-même, il criait qu'il vivait encore. » - CHAPITRE LVIII



Caligula et la Lune
Stéphane Bullion et Muriel Zusperreguy

jeudi 13 mars 2008

Caligula 15-28 mars 2008


Caligula
Ballet en cinq actes sur un argument de Nicolas Le Riche et Guillaume Gallienne
Chorégraphie - Nicolas Le Riche
Dramaturgie - Guillaume Gallienne
Musique - Antonio Vivaldi Les Quatre saisons
Création électroacoustique - Louis Dandrel
Décors - Daniel Jeanneteau
Vidéo - Raymonde Couvreu
Costumes - Olivier Bériot
Lumières - Dominique Bruguière
Orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction musicale et violon solo - Frédéric Laroque
Ballet créé pour le Ballet de L'opéra de Paris Le 21 octobre 2005