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mercredi 1 août 2012

Bye Bye 2011-2012


Saison 2011-2012

Serge Lifar - Alexeï Ratmansky
Phèdre/Psyché
21 septembre - 6 octobre 2011, Opéra Garnier
Programme - Première - Review
Phèdre et Thésée - Eros et Psyché  

La Source
Jean-Guillaume Bart
22 octobre - 12 novembre 2011, Opéra Garnier
Programme - Review 


Le ballet hors les murs : Biarritz, Gare du midi
Suite en Blanc/L'Arlésienne/Boléro
28-29 octobre 2011
Serge Lifar - Roland Petit - Maurice Béjart
Review


Cendrillon
Rudolph Nouréev
25 novembre 2011- 31 décembre 2012
Programme -  Première - Review - Rencontre


Onéguine
John Cranko
9-31 décembre 2011
Programme - Review


Orphée et Eurydice
Pina Bausch
4-16 février 2012
Programme - Première - Review - Rencontre


La Bayadère
Rudolph Nouréev
7 mars - 15 avril 2012
Programme - Review - Rencontre
Josua Hoffalt - Ludmila Pagliero

Jerome Robbins - Mats Ek
Dances at a gathering/Appartement
13-31 mars 2012
Programme - Review - Laure Muret


Roméo et Juliette
Sasha Waltz
7-20 mai 2012
Programme - Rencontre


L'Histoire de Manon
Kenneth MacMillan
21 avril - 13 mai 2012
Programme - Première - Review - Clairemarie Osta


La Fille mal gardée
Frederick Ashton
18 juin - 15 juillet 2012
Programme - Myriam Ould Braham


Le ballet hors les murs : US Summer Tour 2012, Chicago, Harris Theater
Giselle
Jean Coralli/Jules Perrot
26-28 juin 2012
Review - Albrecht

Le ballet hors les murs : US Summer Tour 2012, Chicago, Harris Theater
Suite en Blanc/L'Arlésienne/Boléro
Serge Lifar - Roland Petit - Maurice Béjart
30 juin - 1er juillet 2012
Review


Le ballet hors les murs : US Summer Tour 2012, New York David Koch Theater
Orphée et Eurydice
Pina Bausch
20-22 juillet 2012
Review - Orphée

Miscellaneous
Lettres d'un joueur - DVD Hommage à Robbins
Danseur - 24 hours in a man's life

dimanche 22 juillet 2012

Orphée et Eurydice, New York juillet 2012



L’opéra de Paris a conclu sa tournée américaine par un défi culturel. Paris risqué car bien que l’opéra dansé de Gluck et Bausch soit supporté par ses magnifiques interprètes, les représentations d'Orphée et Eurydice arrivaient en terres quasi vierges. Parce qu’ils avaient adoré Pina de Wim Wenders, les Américains se voyaient déjà en train de consommer Orphée et Eurydice comme le digest estampillé de surcroit Opéra de Paris qui leur ouvrirait la porte à la chorégraphe allemande, oubliant (ou ne sachant pas) que parfois, un certain coût d’entrée peut être nécessaire à l’appréciation d’une œuvre artistique. 
L’aspect résolument esthétique de la production et la magie du chant ont sans doute porté à l’acclamation du public les trois représentations plus que l’investissement symbiotique du spectateur dans l’œuvre à la philosophie pessimiste de Pina Bausch comme on le constate à Paris à chaque reprise de cette œuvre majeure. Par là-même la récompense émotionnelle qu’il en découle semble absente, comme si l’infinie tristesse du message n’avait pas de place dans la civilisation du positif à tout va. 


Pourtant, l’Orphée et Eurydice de Pina Bausch sur sa petite scène new yorkaise a gagné en grandeur ésotérique. La dimension infiniment profonde qu’apporte Stéphane Bullion à la souffrance dans le premier tableau est un accomplissement parfait du cheminement intérieur de la douleur à ses im-possibilités d’expression. Reprise, réitération dans des mouvements toujours aussi sur-déployés, Stéphane Bullion fait un travail sur l’épurement émotionnel qui est remarquable et qui se détourne de l’intention pour atteindre le spontané et l'évidence. Chaque mouvement improbable construit invisiblement son cheminement vers le paroxysme d’une souffrance inexprimable, l'émotion à son comble. Son corps entier exhale cette douleur inexorable alors que son visage perdu s’évertue à ne pas polluer cette douleur par des signes qui seraient trop ostensiblement convenus. 


Stéphane Bullion balance dans le premier acte entre  la violence lente imprimée à son corps dont il déploie tous les aspects avec une insistance perverse dans des magnifiques déploiements de bras parcourant son buste du bassin aux petits doigts en passant par cette cage thoracique surdimensionnée et les arrêts christiques ou inspirés, le regard vers le ciel à qui il semble remettre une quête ou attendre la décision suprême, à savoir avouer là son impuissance. 
Son malaise est aussi celui du spectateur préparé progressivement de manière initiatique à recevoir la suite d’une histoire qui visuellement déstabilise souvent, si l’on excepte le troisième tableau, le moment le plus simple et le plus lyrique de l’œuvre de Pina Bausch, concession à la tradition mais aussi peut-être encore, mise en relief par l’opposé des scènes qui l’entourent.



Orphée progresse ainsi dans sa quête intérieure avant de se confronter à l’extérieur, des antithèses de la gravité de son personnage : la version joyeuse, Amour que Muriel Zusperreguy porte en contre, comme une mise en valeur de la solennité de la douleur du personnage d’Orphée, et la version colérique d’Eurydice, que Marie-Agnès Gillot s’évertue à contraster comme un papillon rouge virevoltant hystériquement dans un dialogue impossible alors que le deuxième tableau le confronte à l’inconnu.
"die Hölle selbst tobt in mir,
ihr Feuer glüht durch meine Brust"
 
C’est peut-être dans sa manière de charmer les enfers qu’il faut comprendre la philosophie du personnage car au milieu des désordres violents, son corps se plie et se disloque avec plus d’énergie mais avec la même résolution contemplative, clé de sa séduction du Cerbère. 


L’intériorité de la douleur d’Orphée est un mode d’expression qui s’accorde parfaitement à l’austérité scénographique et le dialogue avec Maria Riccarda Wesseling, tout en contrôle également. La pâleur de Stéphane Bullion dans son costume minimaliste constamment mis en exergue par un halo de lumière blanche et la sombre Maria Riccarda Wesseling dans sa longue robe noire qui attire les ténèbres, se complètent et enrichissent ainsi l’histoire, non seulement par le texte que la cantatrice développe avec une clarté absolue mais aussi par un vécu identique du malheur intérieur, la voix grave aux soubresauts parfois rugueux faisant écho à l’exploitation des développements thoraciques surdimensionnés du danseur. La remarquable mezzo soprano vit ainsi travers le texte le reflet complet de la chorégraphie de Pina Bausch qui appuie sur les attitudes comme elle met en valeur les mots dans ses intonations. 


Elle prend son envol lors du solo final où le danseur à genoux dans le coin de la scène, le dos tourné au public lui offre la complète représentation de la douleur face aux corps échoués des Eurydice décédées. Il est incontestable que pour saisir le haut niveau de richesse de ces instants de communion entre les Orphée, la connaissance du texte est un atout que Pina Bausch n’avait pas négligé en choisissant la version allemande de l’opéra de Gluck. Il n’est pas impossible non plus d’en saisir la plupart des aspects compte tenu des interprétations hautement symboliques des deux artistes qui transcendent le langage simple d’apparence de leur art. 


Car c’est Orphée qui porte  l’idée que Pina Bausch semble avoir donné en remaniant l’opéra de Gluck de l’impossible espoir en l’homme et la fresque que dépeint la chorégraphe allemande a une toute autre signification que celle donnée à la légende par Gluck. Par la simplicité visuelle du décor, celle des mouvements, de leur écriture, des costumes et de l’arrangement scénique, elle fait une œuvre universelle sur la souffrance et le désespoir, pourvu qu’on en accepte l’existence. 



samedi 21 juillet 2012

dimanche 8 juillet 2012

lundi 2 juillet 2012

Epic French masterpieces, Chicago juin 2012

Stéphane Bullion avec Isabelle Ciaravola, Valentine Colasante et Dorothée Gilbert 


L’association Lifar-Petit-Béjart renommée ici  Epic French masters est un programme bien maîtrisé que le ballet de l’Opéra présente souvent en tournée depuis quelques années. Un programme assez typé dont seul le Boléro de Maurice Béjart a vraiment franchi les frontières, même si l’Arlésienne est donnée aussi par un certain nombre de compagnies en Europe, en particulier récemment.


Suite en Blanc
Serge Lifar /Edouard Lalo

Le style Lifar est peu représentatif de ce que la compagnie est actuellement mais les danseurs y démontrent leur savoir faire. Suite en Blanc a sans doute bien surpris même si l’exposition de ces figures d’école avait de quoi nourrir les discussions en elles-mêmes. Style et aussi interprétation, démarque la singularité du Ballet de l’opéra par rapport à ce qui se fait aux US, l’investissement de la personnalité des danseurs restant ici dans une stricte et faible marge de manœuvre, mais s'il était assez facile d’y reconnaître le tempérament de chacun. 

Stéphane Bullion - Isabelle Ciaravola

A Chicago, Suite en Blanc, s’est permis d’aligner pour la Première huit étoiles avant de laisser Premiers danseurs et Sujets s'insérer dans les soirées suivantes.  C’est comme ça, et pas autrement, des pas, une précision microscopique, une Ecole qui déroule son art, et seule l’aura particulière de chaque danseur permet de mêler et réécrire sans cesse une phrase identique qui porte une force en elle-même. Les variations s’enchaînent pour qu’on redécouvre chaque fois une nuance imperceptible qui dépasse, dans un regard, une main, parfois un port de tête… mais pas beaucoup plus, et pourtant, une subtilité infime qui change tout parfois. 
Même avec Dorothée Gilbert qui a dansé toutes les Flûtes  ce n’était à la fois jamais différent mais aussi jamais identique. Une variation enchanteresse alors que la salle est suspendue à chaque port de tête dans un silence quasi religieux accompagnant l’instrument. Une finesse suave, un rien mutine mais sans dépasser le bon goût, dans ce qu’on pourrait peut-être qualifier de variation la plus impudique de l'oeuvre. 

Stéphane Bullion - Dorothée Gilbert

Emilie Cozette et Marie-Agnès Gillot se partagent une Cigarette avec leur personnalité, une étalant sa langueur presque érotique, l’autre une séduction de princesse. Karl Paquette joue à fond le charme de la flexibilité de son corps dans la Mazurka là où Mathieu Ganio déploie des angles limpides. 
Stéphane Bullion et Isabelle Ciaravola grâce à des échanges de regards et une fougue bien sentie lors du porté poisson sauvent l’Adage d’un mielleux patent.
Mais Suite en Blanc n’est pas uniquement une affaire de solistes. Les garçons en particulier sont très affûtés et mis au premier plan, pas uniquement dans le pas de cinq. Ainsi Sébastien Bertaud, Cyril Mitilian, Fabien Révillion et Daniel Stokes si on peut citer les plus sollicités chaque soir ont remarquablement exemplifié la qualité de danse de la compagnie.
Le final grandiloquent qui met en scène les solistes garde un de ces charmes effervescents aux allures de Bacchanales où on resterait propre sur soi, en blanc quoi !


L'Arlésienne
Roland Petit / George Bizet

Stéphane Bullion

L’Arlésienne de Roland Petit est un peu plus marqué par la personnalité des danseurs, la qualité de leur danse et de leur interprétation. L’œuvre en elle-même a une consistance inégale et parfois déconcerte par sa chorégraphie, notamment pour le corps de ballet et parfois chez Vivette, laissant la part belle à l'interprète masculin sur qui repose à bien des égards, la clarté de la narration. Nul doute que le choc des cultures amorcé par Suite en Blanc se creuse avec ce second ballet même si le manège final où le danseur déploie technique et physicalité est un "crowd pleaser" qui fait mouche à chaque fois.


Stéphane Bullion

Le ballet narratif court et pas forcément simple de Roland Petit semble parfois laisser au bord de la route le fil de l’histoire, notamment avec Jérémie Bélingard qui mise trop sur l’énergie physique sans pouvoir exprimer l’évolution psychologique de Frédéri. L’incroyable morceau de bravoure final  s’en trouve même minoré par ce parti pris de l’imposition d’une folie déjà contracté dès les premières notes qu’il mène à la fin dans le mur, à grand coup d’accélérateur. La performance est impressionnante mais n’a pas beaucoup de sens. Jérémie Bélingard dont c’était pourtant la seule œuvre au programme de la tournée ne semble pas en avoir profité pour retravailler la narrativité un peu déficiente déjà dans ses dernières apparitions d’un ballet qu’il connaît bien, trop bien peut-être. Peut-être ne danse-t-il pas assez pour nourrir son art. Heureusement, par sa théâtralité exacerbée, Isabelle Ciaravola lui a donné une réplique justifiant un peu le personnage mal dégrossi qu'il dépeint, en soulignant l'impossibilité du dialogue.

Nolwenn Daniel - Benjamin Pech

A l’inverse, Benjamin Pech est un Frédéri complexe et touchant, mais souvent à la limite de ses possibilités physiques, parfois trop au-delà, ce qui est gênant lorsque l’ampleur, la puissance ne sert plus les moments les plus tendus de l’histoire. Il  construit  malgré tout bien son personnage progressivement pour lui donner une épaisseur qui soutient l’attention sans toutefois porter jusqu'au bout la tension dramatique d'un homme fêlé jusqu'à l'extrême, limité dans l'énergie physique que Roland Petit a donné à la psychologie de Frédéri. Nolwenn Daniel, délicate et naturaliste, est une Vivette touchante, victime d'un Frédéri déjà ailleurs.
Amandine Albisson dont c'était la prise de rôle aux côtés de Stéphane Bullion a très bien négocié une chorégraphie adaptée à des danseuses plus petites et elle devrait mettre à profit cette première sortie pour développer théâtralement sa Vivette.

Stéphane Bullion

Stéphane Bullion imprime une toute autre dimension au rôle qu’il maîtrise subtilement sur le plan dramatique et domine sur le plan physique. Il danse grand et large sur cette scène minuscule qu'il dévore avec passion, trace des lignes claires en nuançant son interprétation rendant l’histoire plus lisible. Les liaisons entre les tableaux sont fluides et ses allers retours entre le songe et la réalité ne sont pas uniquement remarqués par la présence de Vivette. Il y a là un vrai travail sur l’évasion mentale et la présence physique. Ses reprises de variations montrent une véritable progression de son état et son manège final n’est pas une variation de plus qui démontre ses possibilités physiques mais une exaltation psychologique à travers une rare puissance, le condensé de sa transformation mentale qui le mène à se torturer psychologiquement puis se violenter physiquement et enfin tout naturellement à se suicider.


Le Boléro
Maurice Béjart / Maurice Ravel

Nicolas Le Riche

Difficile de parler du Boléro et de quelqu’un d’autre que Nicolas Le Riche. On n’est jamais indépassable mais ce que réalise la figure de proue du ballet de l’Opéra de Paris tient de l’exceptionnel et remise ses collègues à l’anecdotique. Passer après Nicolas Le Riche qui ouvrait le bal est  un challenge que personne ne peut encore relever, même Marie-Agnès Gillot, très en forme aux Etats-Unis, qui a pourtant semblé plus incisive que lors de ses dernières sorties dans cette œuvre. 
Nicolas le Riche passe au-delà de la musique qu’on a souvent pensé comme l’élément galvanisant d’une manipulation de masse. Ici, c’est un homme qui incorpore le rythme, le domestique et devient rythme lui-même, s’insinue dans la tête et dans le corps du spectateur qui bat de plus en plus fort à chaque mouvement vers lui.

Nicolas Le Riche
Les pauses les mains jointes temporisent les élans comme autant de réserve de puissance mais aussi de charisme, une retenue qui va permettre de décupler le plaisir de la jouissance finale dans une tension physique au bord de l’anomie.
Mais sur son tapis rouge,  Nicolas Le Riche n’est pas seul avec son corps et ses regards. Il dialogue là aussi avec un corps de ballet outrageusement sexuel qu’il conduit dans des méandres avec une montée en puissance maîtrisée savamment. Avec cette force des gens dangereux, Nicolas Le Riche intouchable dans son rond rouge pénètre les gens par l’esprit et par le corps, et laisse une salle en état d'excitation absolue.

Nicolas Le Riche

vendredi 29 juin 2012

Giselle, Chicago juin 2012

Stéphane Bullion - Dorothée Gilbert

Avec Giselle, premier programme aux Etats-Unis d’Amérique,  la compagnie témoigne de son ancienneté comme de sa tradition et de son prestige. C'est ce ballet qui lançait donc la tournée à Chicago avec une physionomie légèrement modifiée par rapport aux désirs originels, un défaillant dans chaque duo prévu, Laetitia Pujol qui devait assurer la Première avec Nicolas Le Riche, Agnès Letestu qui devait faire la Dernière avec Stéphane Bullion, et Benjamin Pech, l'Albrecht de Clairemarie Osta, prévu pour la projection live du Grant Park Festival. On repartait donc à zéro avec Isabelle Ciaravola et Mathieu Ganio appelés en renfort pour débuter, Nicolas Le Riche étant transféré avec Clairemarie Osta pour le simulcast et Dorothée Gilbert apparaissant pour accompagner Stéphane Bullion sur la Dernière. Trois duos inédits à la physionomie différente, les valeurs classiques pour l'ouverture, les expérimentés ciseleurs pour la diffusion dans le Parc et les juniors impétueux pour la dernière. 

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

Difficile d'ouvrir sans doute devant ce public inconnu fort volatile et bruyant, acclamant chaque bravoure ou incongruité, un public vivant en somme et qui sait le faire savoir.  Isabelle Ciaravola et Mathieu Ganio dont c'était la seule soirée en commun, elle continuant avec Karl Paquette et lui dansant par la suite avec Aurélie Dupont, ont assuré une belle représentation dominée par la scène de la folie d'Isabelle Ciaravola au premier acte. Si le couple s’est consolidé au fil de la saison dans Onéguine et l'Histoire de Manon, il est en revanche plus incongru dans Giselle où Isabelle Ciaravola rayonne à un point tel qu’elle éclipse son partenaire.
Isabelle Ciaravola est une Giselle de tout son être, de chaque mouvement de son corps à chaque regard et port de tête. Sa théâtralité la dégage de toute contrainte, elle cligne des yeux et la salle est charmée. Mathieu Ganio reste un danseur aux lignes pures qui impressionnent le plus souvent mais qui n’a que peu de relation avec le personnage qu’il interprète, comme absent de l'histoire.

Isabelle Ciaravola - Mathieu Ganio
A l'inverse, si Isabelle Ciaravola dévore l'histoire comme elle semble aussi pouvoir ne faire qu'une bouchée de son Albrecht un peu absent, Clairemarie Osta trouve en Nicolas Le Riche un tout autre répondant. Il  lui permet de creuser un rôle un peu inabouti lors des précédentes reprises, même si justement la forte personnalité de son Albrecht minore un peu sinon l’ampleur, la perception de la richesse de son interprétation. Sa Giselle est plus naturelle et plus simple que celle d’Isabelle Ciaravola. Celle-ci est plus maîtresse de ses désirs, paysanne fraîche voire effrontée là où Clairemarie Osta est plus timide, plus intériorisée comme poursuivant un rêve de petite fille, un monde dans lequel elle se serait construite dans son village et dans lequel Albrecht surgirait comme un must absolu. 
La variation du premier acte est à ce titre très illustrative du caractère expansif de la première qui regarde de toute part et expose sa joie de danser à l’assemblée de ses amis, alors que Clairemarie Osta ne semble danser que pour Albrecht, qu’elle regarde de ses yeux attendris. Par là même, la scène de la trahison les conduit aux extrêmes, la première au bord de la folie, la deuxième dans une stupéfaction neurotique. 

Stéphane Bullion - Emilie Cozette (Myrtha) - Dorothée Gilbert

Le deuxième acte est moins porteur chez ces deux duos qui s'effacent au profit de la danse et ce sont Stéphane Bullion et Dorothée Gilbert qui ont paru les mieux à même de conférer la dimension métaphysique des amoureux réunis face aux wilis. Malgré la bonne entente du couple Nicolas Le Riche/Clairemarie Osta, malgré les belles lignes d'Isabelle Ciaravola dont les jambes restent ce qu'il y a de plus magnifique à l'opéra de Paris actuellement (cet arche!) et de Mathieu Ganio, il manquait peut-être un peu de cette touche poétique évidente chez Stéphane Bullion et Dorothée Gilbert.
Nicolas Le Riche a beaucoup tempéré son Albrecht par rapport à sa partenaire, mais il reste presque un prédateur pour la délicate Clairemarie Osta toujours plus menue, toujours très discrète, dans le premier, comme dans le deuxième acte et même s’il met tout en œuvre pour servir l’histoire, son charisme débordant le place souvent au centre des regards, que ce soit dans son jeu ou dans ses démonstrations techniques. Sa longue série d'entrechats par exemple, à l'opposé de ceux esthétisants de Mathieu Ganio, se révèlent une véritable lutte explosive porteuse d'espoir.

Stéphane Bullion - Dorothée Gilbert

Comme Nicolas le Riche, Stéphane Bullion irradie d’autorité scénique, éclipsant un peu sa Giselle, très étonnant en ce qui concerne la plutôt sémillante Dorothée Gilbert. Il est vrai que cette dernière a effectué ces derniers mois un remarquable travail sur ses compositions dramatiques en introduisant un peu de distance  dans ses personnifications. Elle se détache peu à peu des personnages surjoués qu'elle dessinait spontanément en raison de son tempérament volcanique. La nouvelle Dorothée, celle de Juliette ou plus récemment Tatiana est plus réfléchie, plus investie dans ses caractérisations et cela n'en devient que de plus en plus intéressant. Il faut donc s'habituer à ne plus voir uniquement la technicienne en démonstration mais quelqu'un qui essaie de s'inscrire dans une histoire. Avec Stéphane Bullion, elle a trouvé le partenaire parfait. Ils ont peu dansé ensemble jusqu’à présent, peut-être à cause de cette différence d’appréhension de la scène qui n’est pas, comme on l’a vu rédhibitoire. Stéphane Bullion a depuis longtemps imposé une danse originale adaptée à sa personnalité qui dépasse souvent les conventions et si Dorothée Gilbert est plus classique,  il semble qu’ils ont en commun une certaine hexis du haut du corps qui les fait finalement s’accorder très bien tous les deux.

Stéphane Bullion - Emilie Cozette - Dorothée Gilbert

A Chicago il a fait, un bout de chemin vers elle en dressant un Albrecht, prince sûr de lui mais accessible, ouvert et joyeux, à peine conscient de sa vilénie et le regrettant sincèrement dans la scène de la folie, dans le premier acte, jouant d’égal à égal avec sa belle dans une certaine volubilité qu’on lui a vu récemment chez l’Acteur-vedette ou Lescaut. 
Au deuxième acte, c'est elle qui a fait le chemin vers lui en révélant une Giselle lyrique, sincèrement dramatique et grave avec des mouvements fluides et contenus inspirés de mélancolie. Elle répondait ainsi à son Albrecht poétique et désespéré, qu’il a mis en relief par une danse puissante et emphatique, un corps très expressif dans ses variations, pas combatif à la Nicolas Le Riche mais charnellement dramatique.

Stéphane Bullion - Dorothée Gilbert
Au final, Stéphane Bullion a choisi d’exprimer sa douleur dans une certaine violence avant les entrechats par des sauts de basque renversants, les émois du cœur se lisant dans les ruptures de lignes avec des cambrés extrêmes.  Les sauts de basque par leur tragique expressivité sont propices à relier Myrtha dans l’histoire, Albrecht dialoguant de face avec son bourreau, un Albrecht qui malgré les assauts devient le noeud du deuxième acte.
Cette série brillante de Giselle à Chicago a montré avec Stéphane Bullion et Nicolas Le Riche, qu’Albrecht n’est pas forcément une victime passive de l’adage mais peut s’extirper de sa condition de partenaire pour devenir un véritable combattant du repentir.

Emilie Cozette

On ne pouvait penser plus différentes Myrtha que celles présentées par Marie-Agnès Gillot, Nolwenn Daniel et Emilie Cozette mais chacune s’est adaptée à sa distribution comme un gant. L’impitoyable Marie-Agnès Gillot bousculant tout sur son passage comme Isabelle Ciaravola avait enlevé le premier acte. Femme aigrie, elle dévore l’étroite scène du Harris Theater de Chicago de trois jetés miraculeux, imposant une stature de divinité.
Nolwenn Daniel travaille plus sur le caractère éthéré de la reine des Willis, simple à l’image de Clairemarie Osta, survolant la scène légèrement comme un papillon tout en imposant malgré tout sa menace dans une froideur absolue.
Chez la plus humaine Emilie Cozette se lit presque l’envie et l’admiration pour cet amour entre les héros, confrontation subtile entre le goût amer de la trahison passée et les regrets devant le spectacle qui se passe sous ses yeux, elle semble presque vouloir leur laisser une chance.



Ces reines contrastées commandent un peuple de Willis dont le public est tombé sous le charme, prêt à sacrifier tout élément de vie pour en louer la technicité et l’harmonie parfaite. Chicago qui riait aux éclats quand Giselle échappe à Albrecht au premier acte ou lorsque celui-ci lui lance un bisou, s'est mis tout d'un coup à rugir d'acclamations pour les traversées en arabesques des fines ombres blanches. Avec Giselle, l’Opéra de Paris présentait bien sûr ses meilleurs solistes mais aussi son corps de ballet exemplaire qui a fait montre d’une richesse et d’une perfection très démonstrative, et qui à juste titre, en a tiré ses propres récompenses.

Stéphane Bullion


lundi 18 juin 2012

La Fille mal gardée 18 juin-15 juillet 2012


Ballet en deux actes d'après l'argument et l'oeuvre de Jean Dauberval
Musique - Louis Joseph Ferdinand Herold
Arrangements musicaux - John Lanchbery
Chorégraphie - Frederick Ashton (1960)
Décors et costumes - Osbert Lancaster
Lumières - George Thomson
Production entrée au répertoire du Ballet de l''Opéra le 22 juin 2007
Orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction musicale - Philip Ellis

Myriam Ould-Braham étoile


jeudi 17 mai 2012

L'Histoire de Manon

Clairemarie Osta

La série de cette Histoire de Manon aurait presque fini comme elle avait commencé si une pluie de paillettes n’avait pas célébré les adieux de Clairemarie Osta le 13 mai lors d’une standing ovation exubérante qui rendait ainsi hommage à cette magnifique danseuse. Le quatuor de la Première revenait ainsi illuminer la scène avec une maestria encore plus éclatante, fort de son expérience et rejetait un peu dans l’ombre les trois semaines passées à se demander au rythme des blessures, qui prendrait la scène chaque soir. On savait depuis longtemps qu’on avait perdu Dorothée Gilbert et Laetitia Pujol, Mathias Heymann et Hervé Moreau, on s’attendait moins à Agnès Letestu et Ludmila Pagliero entraînant la mise à l’écart de Christophe Duquenne. De fait, il ne restait plus que trois Manon au final pour quatre Des Grieux, le couple Lescaut ayant lui perdu Eve Grinsztajn, Karl Paquette et Benjamin Pech mais avait au moins gagné Aurélia Bellet et Audric Bezard. Si on écarte la distribution Aurélie Dupont - Josua Hoffalt où malheureusement encore une fois la danseuse a fait preuve d’une impossibilité à dialoguer avec un partenaire (au demeurant pas très à l’aise, soit dans le rôle, soit dans ce partenariat ?) et donc à faire vivre une histoire rendant les représentations inintéressantes du point de vue narratif, il ne restait plus qu’Isabelle Ciaravola pour proposer une alternative de premier ordre à Clairemarie Osta.

Isabelle Ciaravola

L’éblouissante Isabelle Ciaravola restera dans les esprits, que ce soit avec Mathieu Ganio dans son partenariat fusionnel ou Florian Magnenet au Des Grieux dramatiquement plus nourri. Avec Isabelle Ciaravola on est immergé dans le théâtre, dans la passion, dans le Grand art. Sa personnalité volcanique envahit la scène et sa générosité éclate à chaque instant. Son talent d’actrice lui fait moduler les moments les moins spectaculaires du ballet avec une crédibilité totale, de la jeune fille primesautière et délurée du premier acte à la vamp un peu cynique des soirées de Madame, du ravissement voluptueux du dialogue amoureux à la douleur de mort de son frère, et enfin du délabrement physique aux dernières touches de passion au dernier acte. Tout est maîtrisé dans une force interprétative impressionnante qui emporte dans un tourbillon de plaisir. De manière très narrative, on assiste à l’histoire de Manon au gré de ses rencontres où elle trouve chez ses partenaires des nourritures diverses.

Mathieu Ganio

Si Manon est un rôle en or pour les danseuses, on ne peut pas en dire autant de celui de Des Grieux qui en dehors des soli à la chorégraphie alambiquée et des pas de deux faire-valoir se voit la plupart du temps exposé à errer sur scène oscillant entre sourire béat et fronçage de sourcil. Mathieu Ganio aux lignes épurées déploie à satiété sa grâce maîtrisée dans des arabesques sans fin, des attitudes sereines et musicales qui font merveille et arrivent parfois à faire oublier la naïveté de sa caractérisation d’un Des Grieux un peu superficiel. Dans ce partenariat, la fluidité des portés tarabiscotés de MacMillan renforce l’aspect fusionnel du couple Manon/Des Grieux qui atténue également la personnalité de des Grieux au profit de celui de Manon mais dont il reste une des composantes essentielles, par une présence aérienne et gracile qui rassure et met bien en valeur sa partenaire.

Isabelle Ciaravola - Florian Magnenet
A l’opposé, Florian Magnenet s’il possède également des lignes de rêve pour illustrer la chorégraphie de MacMillan est d’avantage investit dans le personnage de Des Grieux qu’il module lisiblement au fil du temps. Il propose surtout à partir du deuxième acte un homme de caractère qui a brusquement mûri et s’en laisse peu conter, ni par Manon, ni par Lescaut. Ce choix interprétatif est renforcé sans doute par un partenariat plus précautionneux dû au manque de répétitions, puisqu’il avait perdu Agnès Letestu puis Ludmila Pagliero avant de se voir propulser en un week end dans les bras d’Isabelle Ciaravola. Solitaire dans sa danse, il en impose sur scène par sa présence spectrale et une certaine gravité alors que Mathieu Ganio joue avec la vivacité de cette dernière. Les représentations en prennent une teinte plus grave.

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

Nicolas Le Riche et Clairemarie Osta proposent une toute autre vision du ballet. Clairemarie Osta reste l’interprète réflexive mais discrète qu’elle a toujours été et c’est à l’Histoire de Manon et du chevalier Des Grieux que le public assiste. Ce qu’Isabelle Ciaravola offre en mode expressionniste, Clairemarie Osta le réalise en constructionniste. L’une fait appel à l’instinct, l’autre à l’intellect. Chaque petit geste, chaque regard, chaque interaction dessinent sa Manon délicate et réfléchie. Le personnage se crée petit à petit et se nourrit des autres, révélant progressivement des détails sur sa personnalité, l’attachement à son frère très présent, frôlant parfois des allures incestueuses, sa tentation de la richesse, ses élans amoureux, son désespoir. Sa Manon se laisse porter par chaque homme qu’elle rencontre dans une simplicité discrète mais effective. Clairemarie Osta dialogue, c’est une danseuse du partage.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta

Avec Lescaut/Stéphane Bullion, elle est la petite sœur favorite dans la scène introductive comme dans la scène de débauche mais se laisse aussi dominée par son autorité dans le pas de trois de la chambre avant d’être séduite, par son argumentation autant que par les richesses de son futur amant. Avec Monsieur de G.M./Stéphane Phavorin, elle est honnête, presque aimante chez Madame et c’est juste lorsqu’elle aperçoit Des Grieux qu’elle se transforme, pleine d’interrogations. Plus enjôleuse que sensuelle, elle anime le salon de Madame attachée à l’aura de son frère avec qui elle s’amuse de bon cœur, plutôt que d’offrir un rayonnement de grande séductrice comme Isabelle Ciaravola.
Avec Nicolas Le Riche, elle n’a pas l’ardeur que met cette dernière à attiser ses partenaires mais séduit naturellement. Le partenariat demeure tellement fluide dans les portés qu’il en paraît presque abstrait dans le contenu. Le bonheur est là sans besoin d’en faire plus. C’est le couple serein qui exemplifie le silence éclatant et simple de l’amour. Même dans le pas de deux du marécage, son épuisement se ressource dans les bras de son partenaire et ses courses effrénées paraissent n’avoir qu’un but, la fusion éternelle.

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

Nicolas Le Riche écarte d’emblée le côté niaiseux de Des Grieux porté à son apogée par Josua Hoffalt mais pas complètement mis à l’écart par Mathieu Ganio. Il est comme Florian Magnenet dans son deuxième acte un homme qui ne subit pas, se laisse emporter par l’amour mais contrôle également ce qu’il peut de la situation, en particulier dans le dernier acte. S’il n’a pas les lignes de ses collègues, Nicolas Le Riche pallie à l’exposition de l’arabesque reine par une tonicité dans les tours et les enchaînements, une envergure dans la gestuelle qui occupe tout autant la scène. Son Des Grieux est sans aucun doute le plus vivant, le plus bon vivant, et le plus ouvert. La complicité avec Stéphane Bullion est également d’évidence et l’opposition entre la fin du premier acte et le début du deuxième est moins flagrante, le combat de petits sauts dans la chambre à coucher est d’une force marquante au même titre que l’entente cordiale de la partie de cartes.

Stéphane Bullion

Comme celui de Tybalt ou Rothbart, le rôle de Lescaut est de ceux qui font de l’ombre à  Roméo ou Siegfried. A l’image de ses partenaires d’origine Nicolas Le Riche et Clairemarie Osta, Stéphane Bullion nourrit toujours profondément ses personnages et il livre ici un Lescaut très abouti. Le rideau s’ouvrant sur son regard fixe et perçant qui vire en une seconde à la dureté montre déjà qui va tirer les ficelles de l’histoire. La grande réussite de son Lescaut est de jouer sur plusieurs registres de la séduction. D’abord sur l’imposition d’un personnage fort et dominateur qui fascine malgré le côté détestable de ses actions du premier acte. Puis en caressant par alternance le côté charmeur d’une personnalité charismatique, protecteur mais ferme dans sa détermination envers sa sœur ou son amant, et enfin en menant le deuxième acte de l’ivresse en parfait gentleman, jouant de l’élégance de la dentelle de ses manches comme un précieux sortant tout droit du XVIIIe siècle. Il devient alors léger et spirituel dans cet acte chargé de dorures et de personnages.

Stéphane Bullion

Il y parait le seul avec Yann Saïz à s’amuser alors que Jérémie Bélingard et Alessio Carbone ont le vin triste et détestable, ce qui est un parti pris également intéressant mais plus limité, le premier accentuant l’aspect du saoulard qui gâche par ses excès nauséeux les soirées arrosées, le second en devenant taciturne, laissant la place au spectacle du salon dont il ne peut s’approprier le leadership. Audric Bezard qui n’a eu qu’une représentation est un Lescaut plutôt méchant, plus encore que Jérémie Bélingard qui finalement fait un peu pitié en campant un militaire de bas étage car il impressionne également physiquement, de par sa taille et la noblesse de ses lignes. Théâtral comme Yann Saïz, il lui manqua peut-être quelques représentations pour affiner le personnage gouailleur un peu trop poussé jusqu’au bout dans l’ivresse.

Yann Saïz
Maître sur scène à chacune de ses apparitions, et véritable alter ego à l’apparition séductrice de Manon dans le deuxième acte, Stéphane Bullion est un libertin délicat à l’ivresse joyeuse, jamais vulgaire, de celle qui fait rire aussi les autres. Il s’intègre dans la soirée avec un naturel polisson qui s’accorde parfaitement avec la légèreté des filles de Madame, dont il apparaît le chouchou alors même que ses déplacements et ses regards en coin montrent qu’il les surveille encore et sait très bien ce qui se passe dans ce salon dont il a fait son monde ! Face à cette subtilité interprétative, Yann Saïz qui profite également de tous les plaisirs, est un peu en retrait, plus dans le superficiel et le théâtre, ce qui s'accorde bien à la Manon d'Isabelle Ciaravola.  La complicité canaille avec laquelle ils dupent les riches est tout aussi bien marquée que la relation séductrice (incestueuse ?) que celle-ci instaure avec Stéphane Bullion, en particulier dans le pas de trois de la chambre avec Monsieur de G.M. Le Lescaut ivre de Yann Saïz est cependant un militaire un poil grossier pour le salon de Madame dont il est le bout en train voyant, Audric Bezard en étant la terreur.  

Stéphane Bullion
C’est aussi dans la danse que Stéphane Bullion exhale sa caractérisation dramatique, une danse virtuose, large et tonique, il est vrai très bien servie par une silhouette qui  accentue le caractère emphatique de la chorégraphie. Il fait ainsi parfaitement la liaison entre la variation souriante du premier acte et son ivresse joyeuse du deuxième. Si Jérémie Bélingard a choisi de dépeindre un Lescaut un peu primaire dans le jeu,  sa danse en puissance, en particulier dans le premier acte, si elle est spectaculaire, donne une variation peu raffinée avec des appuis très terriens. Elle n'installe pas assez le personnage comme maître de cérémonie et en gomme  un peu par ailleurs l'esprit manipulateur.  Là, Stéphane Bullion et Alessio Carbone, qui n'a pourtant pas la taille du premier, sont dans la délicatesse et l’aérien  campant d’emblée un Lescaut vif et subtil qui capte les regards, vivacité qui se prolonge dans la possession de l'espace de la cour de l'hôtellerie.

Stéphane Bullion - Alice Renavand
Dans le deuxième acte, cette fusion danse et acting est encore plus porteuse, lorsque réussie car ce phénomène dichotomique est accentué dans la difficile variation de l’ivresse, premier morceau de bravoure  de l'acte. Stéphane Bullion  y réussit à faire oublier le défi technique au profit d'une fluidité dans les enchaînements de déséquilibres et de sourires contrits, prolongeant l'enchantement dans le pas de deux avec Alice Renavand. Audric Bezard et Yann Saïz, s’ils sont moins précis à cet endroit utilisent néanmoins leurs lignes pour dépeindre des personnages lumineux qu'ils ont su imposer au début du ballet et qu’ils vont vivre dans un jeu également plus prononcé par la suite,.

Alessio Carbone - Nolwenn Daniel
Aux côtés de ces Lescaut très bien mis en valeur par la chorégraphie et la scénographie de Kenneth MacMillan, les maîtresses, qui d'ailleurs ne portent pas de nom, ont paru plus anecdotiques malgré deux belles variations dans les deux premiers actes. Alice Renavand (Manon en devenir ?) qui dansait avec Stéphane Bullion malgré un personnage assez piquant et volcanique disparaît un peu dans l’ombre de son Lescaut charismatique et finalement attachant, même si elle sait montrer pourquoi elle en est la favorite dans la joie comme dans la répartie.
Nolwenn Daniel a plus d’indépendance vis-à-vis de ses différents Lescaut (Alessio Carbone et Yann Saïz) et on remarque plus sa danse cristalline mais il manque une certaine complicité dans le pas de deux de l’ivresse où Alice Renavand est proprement aussi désopilante que Stéphane Bullion à la fois dans les mimiques mais aussi dans la danse où la maîtrise exemplaire du côté technique disparaît au profit d’une irrésistible drôlerie.

Jérémie Bélingard - Muriel Zusperreguy
Muriel Zusperreguy à la danse très joyeuse et sincère  a sans doute un peu souffert du Lescaut triste de Jérémie Bélingard trop peu en relief dans le deuxième acte. Elle est une maîtresse sécurisante et peu offensive. Celle d’Aurélia Bellet, qu’on aurait aussi pu rêver en Manon, reste peut-être finalement à travers sa seule représentation avec Audric Bezard la plus fortement caractérisée, sensuelle un rien vulgaire, s’alignant sur son Lescaut carnassier dont elle réussit à paraître une victime pas tout à fait négligeable.

Aurélia Bellet - Audric Bezard

Dans les rôles de Monsieur de G.M., deux interprétations très distinctes mais tout aussi intéressantes se sont principalement opposées. Stéphane Phavorin a dépeint un noble très distingué, limite séducteur raffiné sachant s’amuser, et puis sévir, duquel finalement Clairemarie Osta semblait plutôt bien s’accommoder dans le salon de Madame alors qu’Eric Monin a présenté un personnage fat proprement détestable fait pour rendre la Manon d’Isabelle Ciaravola à Des Grieux dans le deuxième acte. Aurélien Houette tout aussi à l’aise en Monsieur de G.M. qu’en geôlier campe des personnages plutôt sereins et ambigus mais assez durs. Son geôlier est cependant moins impressionnant que celui d’Emmanuel Hoff, hermétique et sadique, liane d’acier impénétrable, plus dans la ligne de celui de Vincent Cordier ou Mathieu Botto, cruels et froids mais sans plus.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta - Stéphane Phavorin

Difficile de décrire tous les personnages qui animent le ballet et apportent leurs pierres à la construction d’une œuvre réussie jusque dans l’exploitation d’une musique pompière qui serait inécoutable par ailleurs. Le chef des mendiants bien sûr avec une belle brochettes de truculents danseurs d’Adrien Couvez à Allister Madin, les trois gentilshommes souvent animés avec prestance par Audric Bezard, Aurélien Houette et Yann Saïz, des prostitués de luxe avec notamment encore Aurélia Bellet ou la sémillante Charline Giezendanner, très en verve dans leurs danses mais aussi dans l’animation du salon de Madame, tour à tour interprétée brillamment par une imposante Viviane Descoutures et une altière Amélie Lamoureux.

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

Au finish, ce ballet de Kenneth MacMillan est une narration fleurie de mille détails dont beaucoup encore à découvrir et il ne reste qu’à espérer que cette série sera bientôt suivie d’une autre qui permettra d’en approfondir la lecture.