lundi 18 juillet 2011

Les Enfants du Paradis

Stéphane Bullion (solo de l'acte 2 au théâtre des Funambules)
La luxuriance de l’histoire racontée par José Martinez fait apparaître des oasis dans lesquels il faut plonger pour découvrir des individus très bien caractérisés qui nourrissent de leur force la fresque grandiloquente. En cette période de créations souvent ascétiques et épurées, la mise en ballet du film de Marcel Carné joue sur la profusion et les couleurs chatoyantes des costumes d’Agnès Letestu en rajoutent sans doute un peu. Le ballet, plus que le film, met en exergue de multiples personnages dont l’importance se dilue un peu même si elle est intrinsèque à l’histoire.
Mettre en ballet ce film culte, est à double tranchant. Si la trame est solide, les images des acteurs, à une époque où l’excès de  théâtralité était de mise, ayant marqué les rôles sont également très fortes. Elles laissent cependant une marge pour s’en écarter. Dans cet esprit, les danseurs qui abordaient dans cette série les rôles pour la première fois ont peut-être bénéficié de la distance prise avec le film pour cette première reprise. De fait, les distributions proposées en 2011 présentent des spectacles assez différents et le ballet narratif met parfaitement à l’honneur les choix interprétatifs de ses danseurs.

Stéphane Bullion (Mime sur le boulevard du Temple - Acte 1)


Le scénario tourne autour de la relation triangulaire, Baptiste/Garance/Nathalie parasitées par moment par trois hommes, Lacenaire, Frédérick et le Comte, pour mettre en exergue l’amour irréalisable de Baptiste et Garance, finalement en filigrane dans la peinture d’un monde et d’une époque. Le ballet s’appuie sur trois pantomimes de Baptiste rythment le cours de l’histoire. Celle où sauvant Garance de la police, il la séduit. Celle où il découvre la relation entre Garance et Frédérick  qui provoque son rapprochement avec Nathalie et celle où il retrouve Garance une fois sa vie avec Nathalie établie.

Stéphane Bullion - Agnès Letestu (dans la pension de Madame Hermine -  Acte 1)

En mêlant les styles chorégraphiques, José Martinez caractérise ses personnages de manière fine et parfois peu évidente. Baptiste le mime est le plus complexe. Singularité du double rôle, le mime Deburau et Baptiste l’idéaliste, la chorégraphie contemporaine qui lui est dévolue place définitivement le personnage dans un autre paradigme, où finalement, il rejoindrait le triste Lacenaire, son pendant version irrémédiablement sombre. Si le mime est terrien, l'amoureux s'élève et entre dans le jeu classique, quand il danse avec Garance ou Nathalie. Mais dans l'ensemble, face à l’éclat de Frédérick Lemaitre, la pureté des lignes du comte, Baptiste doit sortir son charme de son visage dans les mimes et du sol dans sa danse.

Stéphane Bullion (solo de Baptiste dans la loge de Garance - Acte 1)

Mathieu Ganio qui a créé le rôle, présente un Baptiste linéaire, rêveur dans son mime comme dans la vie. Le personnage est simple, il se laisse porter par les événements, peu véhément lorsqu’il refuse l’amour de Nathalie, on comprend alors bien pourquoi il va lui céder, mais aussi peu incisif face à Garance, qu’il va naturellement laisser s’échapper. Il est vrai qu’Isabelle Ciaravola est une croqueuse d’homme qui irradie sur scène comme un diamant en plein soleil, laissant peu de place à qui la côtoie. Cela dit, il ne saisit pas vraiment sa chance non plus avec Ludmila Pagliero qu’il éteint même un peu alors que Stéphane Bullion, avec qui il avait la chance de la partager pour chacun une représentation, met beaucoup plus en valeur le dynamisme de son  tempérament dans des interactions électriques.

Isabelle Ciaravola (le carnaval - Acte 2)

Mathieu Ganio laisse alors l’impression d’un Baptiste asexué, qui même dans l’ultime pas de deux, ne voit guère plus qu’une image dans sa partenaire. Il s'applique à polir sa danse au plus haut point mais parfois met trop de fluidité lorsqu’il y aurait besoin d’épaisseur dramatique et de rendre les mouvements de l’ultime passion. Somme toute, lorsque Garance s’enfuie, on ne croit pas qu’il veut la rejoindre, il est tellement plus beau pour l'histoire qu'elle parte. Mais il n’avait pas beaucoup de chance avec Isabelle Ciaravola qui parcoure le ballet avec une joie de danser au premier acte et une classe unique dans le deuxième. A la différence de son Baptiste, son excellence théâtrale joue à plein et chaque pas est magnifié par sa flamboyante personnalité, débordant d’un charisme rare, même dans le malheur. A cet égard et paradoxalement,  le pas de deux mortifère avec le comte de Christophe Duquenne est presque le moment le plus émouvant du ballet.

Isabelle Ciaravola - Christophe Duquenne (chez le comte de Montray - Acte 2)
Stéphane Bullion a délibérément adopté le parti pris de dépeindre de manière différente Baptiste le mime et Baptiste l’amoureux. Autant l’un est affirmé et magistral, rayonnant sur scène et maître de son image, autant l’autre est timide, lunaire et fuyant, d'ailleurs ici aussi de diverses manières, dans ses rapports avec Garance comme avec Nathalie. Le visage professionnel du mime Deburau est l’incarnation de son succès, drôle et efficace, il domine la scène dans les pantomimes d’une subtilité étonnante. L’inverse d’un Baptiste d’évidence mal à l’aise dans le monde, terrorisé par la volonté des femmes qui l’entourent, la trop sérieuse Nathalie qui ne le fait pas rêver, et l’insouciante Garance, celle de Ludmila Pagliero, plus proche car plus amoureuse  que celle d’Agnès Letestu, séductrice affirmée qui semble se jouer de lui. Son Baptiste pur incarne la sincérité, celle du doute dans la chambre de Garance au premier acte lorsqu’il la refuse mettant alors en exergue ses craintes et sa timidité, ou celle de la fougue et la violence des sentiments trop longtemps contenus dans le pas de deux de la seconde époque.

Stéphane Bullion (sur le boulevard du Temple - Acte 1)

Au delà d’un personnage nourri de sentiments divers, Stéphane Bullion est puissamment impliqué dans la signification de sa danse, le solo de la colère terriblement ancré dans le sol mais perclus de sensualité ce qui lui donne son explosivité sensorielle. La colère chez lui est sentimentale, elle émane du corps autant que de l’esprit. Son Baptiste rêve à peine à ce que Garance lui cède, il cherche l’idéalisation de son amour. Cette ambigüité est d’autant plus flagrante avec la Garance d’Agnès Letestu qui cabotine au premier acte et ne semble avoir de regrets que sur elle-même dans le deuxième. Sa Garance, un rien égoïste, ne se pliera jamais à plus que de la nostalgie, alors que Ludmila Pagliero, plus en dialogue avec Baptiste, semble réellement pouvoir céder à la tentation de rester dans le dernier pas de deux qui la voit renaître à la joie. Stéphane Bullion, au summum de la fougue puis du désespoir dans sa variation voit Ludmila hésiter l’œil sincère, électrisée par les  étincelles de joie qui précèdent, alors qu’Agnès semble désespérément déjà loin.

Stéphane Bullion (devant la loge de Garance - Acte 2)

Bruno Bouché qui reprenait encore le rôle cette année s’inscrit plus dans la linéarité de Mathieu Ganio en marquant son personnage d’une touche infiniment triste et noire. C’est lui qui rend le Baptiste le plus malheureux de vivre, et cette tristesse se transmet dans son mime fataliste. La force dominante de sa caractérisation lui permet un peu de gommer une technique moins affirmée que ses deux collègues, même si l’aspect contemporain des chorégraphies de Baptiste correspond bien à son rapport très moderne au sol. On regrette un peu que sa partenaire ne le provoque pas plus dans ses retranchements, car Eve Grinsztajn semble également avoir abordé le rôle de manière aussi linéaire, les rapports entre les deux personnages manquant singulièrement de piment.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta (au théâtre des funambules - Acte 1)

Clairemarie Osta retrouvait avec bonheur Stéphane Bullion après leur émouvant Caligula dans le rôle de Nathalie. Peut-être parce que ces deux danseurs sont de très fins acteurs et qu’une alchimie certaine les unie, c’est dans cette distribution qu’on a vu un choix délibéré de Baptiste vers une aimante Nathalie, voix de la raison, plutôt qu’une volage Garance. Le rôle essentiel mais néanmoins ingrat de Nathalie laisse en effet une ouverture dans l'interprétation que chacune des danseuses choisies ont saisi avec des accents différents.   Muriel Zusperreguy et Mélanie Hurel et surtout Christelle Granier avec Mathieu Ganio, se sont en effet montrées plus incisives dans leurs démarches pour garder un Baptiste plutôt victime de leurs agissements que maître de ses choix.

Stéphane Bullion-Agnès Letestu- Florian Magnenet (Pantomime l'amoureux de la lune - Acte 1)
Les aléas du sort n’ont offert que deux Frédérick Lemaître cette saison suite à la défection d’Alessio Carbone. Le rôle se voyant dévolu le show off purement classique, Florian Magnenet et Karl Paquette ont recueilli moult acclamations d'un public retrouvant ses marques, en particulier après une première époque célébrant un rien plus l'art dramatique que l'art de la danse.
Florian Magnenet a dévoilé ici un aspect comique de son talent qu’on ne lui connaissait pas dans le mime, mais il a également pu déployer son  aisance technique à travers une danse impressionnante, grande et aérienne dans le ballet néo-classique avec ses ballerines,  ténébreux  ombrageux dans l'interacte d'Othello avec Charlotte Ranson et Pauline Verdusen, leste et agile avec la Garance d’Agnès Letestu.

Desdémone - Pauline Verdusen (Othello)

Dans l’ensemble, ce sont les hommes de cette dernière qui semblent avoir fait la distribution la plus homogène. Vincent Chaillet a campé un Lacenaire étourdissant de duplicité avec une classe assez significative, dans la danse comme dans le jeu, alors que Yann Saïz s’est montré un comte digne et aimant, sans doute moins retors que dans le film, mais n’ayant rien à envier au modèle créé et brillamment repris par Christophe Duquenne. Sébastien Bertaud n’a eu qu’une occasion de peaufiner son Lacenaire cette année mais il l’a fait de manière très marquante, un Lacenaire sournois et volubile, à l’opposé de celui de Vincent Chaillet, mais non moins efficace à provoquer quelques actions clés du ballet.

Stéphane Bullion - Vincent Chaillet (le bal chez le comte de Montray - Acte 2)

La fin de série des Enfants du Paradis a vu les adieux officiels de deux figures du ballet de l'Opéra de Paris. Il n’y a pas vraiment de sens à commenter artistiquement les adieux de José Martinez,  même si on annonce déjà qu'il va revenir danser la saison prochaine, pas plus que ceux de Miteki Kudo la veille, deux danseurs qui auront marqué leur génération. L'ambiance festive du carnaval qui scelle théâtralement l'échec de la relation entre Baptiste et Garance n'affectant que les amants,  leur a permis de fouler la scène dans la joie sans laisser place à la nostalgie.


samedi 16 juillet 2011

L'Anatomie de la sensation

Junior Addict

Wayne McGregor surfe sur les idées qui l’inspirent, peut-être ne faut-il pas chercher dans ses explications souvent intellectuellement bien documentées, autre chose que des catharsis, nécessaires et sublimant l’idée de sa danse électrique  plus pathologiquement ancrée dans le(s) sens des mouvements que dans le mouvement des sens, prenant naissance dans une puissance de l’image et de l’enchaînement des figures, mais finalement ici, en essence anatomiste. Dans l’Anatomie de la sensation, l’appui sur la musique de Mark-Anthony Turnage, elle-même une expérience de confrontation entre son vécu et sa perception de l’œuvre du peintre, donne une ouverture au-delà du contact linéaire à Francis Bacon.
Si de Bacon, il  semble donner l’écho d’un univers, plus que de l’œuvre elle-même, Wayne McGregors’approprie avec bonheur des images synthétiques prises plutôt à Gilles Deleuze ou John Maybury, comme ce fameux duo masculin introductif ou ce final, fin en soi d’un monde vécu par Bacon, que dans la production parfois symbiotique du peintre irlandais. Ainsi la conclusion répond à l’ouverture, comme un écho académique où le développement du propos prend corps dans les sept chapitres qu’elles encadrent.

Sweet and Decay
Quelle logique pour quel sens, quels sens ou sensation ? C’est sous forme de tableaux, manière dont il travaille habituellement et qui ici sert de clin d’œil symbolique au peintre, que Wayne McGregor lance des pistes, des ambiances. Plus qu’une gestuelle, différente pour chaque danseur, chaque couple qui va s’immerger dans une musique parfois ennemie lorsque le corps se rebelle, parfois amoureuse lorsque chaque geste en prolonge l’écho comme c’est le cas du solo du 2e mouvement ou dans le pas de deux central, Elegy for Andy, des instants de frénésie physique un brun humoristique dans Crackdow.

Mais la force de Wayne McGregor est qu’il livre une œuvre esthétique qui a une véritable ligne grâce à un vocabulaire qui lui est propre, des courbes des corps, des enchaînements saccadés mais toujours stylisés.  Celle-ci est placée dans une scénographie et des lumières bien pensées qui entraînent un plaisir visuel simple et brut.
Cet aspect permet aussi de recevoir l’Anatomie de la sensation sans un travail intellectuel que, bien sûr, chacun peut réaliser mais qui nécessite sans doute une recherche que d’aucun n’est pas forcément à même de faire, que ce soit par manque de temps, de capacité ou d’intérêt.

Shout

vendredi 15 juillet 2011

jeudi 14 juillet 2011

dimanche 10 juillet 2011

Hommage à Roland Petit (1924-2011)

Derniers saluts à son public parisien en septembre 2010

Pour retrouver l'oeuvre de Roland Petit au répertoire de l'Opéra de Paris
Catalogue de l'exposition, 12 janvier-21 avril 2008, Palais Garnier
(sous la direction d'Alexandre Fiette, ONP-Somogy éditions d'art, 2007)

dimanche 3 juillet 2011

Baptiste

Stéphane Bullion est Baptiste

samedi 2 juillet 2011

Anatomie de la Sensation 2-15 juillet 2011


L'Anatomie de la sensation
Musique - Mark Anthony Turnage (Blood on the Floor, 1994)
Chorégraphie - Wayne McGregor
Scénographie - John Pawson
Costumes - Moritz Junge
Lumières - Lucy Carter
Ensemble intercontemporain
Direction musicale Peter Rundel

Josua Hoffalt -Alice Renavand

Guitare électrique - John Parricelli
Batterie Jazz - Peter Erskine
Saxophone, clarinette - Martin Robinson
Guitare basse - Michel Benita
Son - Willi Bopp

Création mondiale


Distribution de la Première, 2 juin 2011
Jérémie Bélingard, Audric Bezard, Aurélie Dupont, Dorothée Gilbert, Marie-Agnès Gillot, Mathias Heymann, Josua Hoffalt, Myriam Ould-Braham, Alice Renavand, Simon Valastro

jeudi 30 juin 2011

Les Enfants du Paradis 30 juin-15 juillet 2011



Les Enfants du Paradis
Ballet en deux actes d'après le scénario de Jacques Prévert et le film de Marcel Carné
Musique - Marc-Olivier Dupin
Adaptation - François Roussillon et José Martinez
Chorégraphie - José Martinez
Décors - Ezio Toffolutti
Costumes - Agnès Letestu
Lumières - André Diot
Orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction musicale Jean-François Verdier
Ballet créé pour le Ballet de l'Opéra de Paris le 21 octobre 2008

Stéphane Bullion


La description synoptique du ballet se trouve dans l'entrée sur le ballet de 2008 "Les enfants du paradis 21/10 - 8/11 2008"
(Première du 29 juin 2011 annulée en raison d'une grève à l'Opéra national de Paris)

Stéphane Bullion-Agnès Letestu

Stéphane Bullion
Distribution de la première représentation, 30 juin 2011
Garance  Agnès Letestu
Baptiste Stéphane Bullion
Frédérick Lemaitre Florian Magnenet
Lacenaire Vincent Chaillet
Nathalie Clairemarie Osta
La ballerine Laura Hecquet
Le comte Yann Saïz
Madame Hermine Valentine Colasante
Desdémone Pauline Verdusen

mardi 7 juin 2011

Rain

Florian Magnenet
"Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen
 (Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, 7)



Distribution de la Dernière, 7 juin 2011
Amandine Albisson, Adrien Couvez, Sarah Kora Dayanova, Christelle Granier, Juliette Hilaire, Laurence Laffon, Florian Magnenet, Marc Moreau, Charlotte Ranson, Caroline Robert

samedi 28 mai 2011

Rencontre Anatomie de la sensation


Rencontre McGregor
Répétition de l'Anatomie de la sensation, Amphithéâtre Bastille, 28 mai 2011
avec Josua Hoffalt et Alice Renavand
Wayne McGregor et son mp3


mercredi 25 mai 2011

Rain 25 mai - 7 juin 2011


Musique – Steve Reich Music for eighteen musicians pour ensemble avec voix (1976)
Chorégraphie  - Anne Teresa De Keersmaeker (2001)
Décors et lumières - Jan Versweyveld
Costumes - Dries Van Noten
Assistantes aux costumes - Aouatif Boulaich, Anne-Catherine Kunz
Responsable des répétitions - Jakub Truszkowski
Répétitions - Marta Coronado, Cynthia Loemij, Ursula Robb, Clinton Stringer
Assurées avec la collaboration de Fumiyo Ikeda, Elizaveta Penkova, Taka Shamoto, Igor Shyshko
Ensemble Ictus et  Synergy Vocals
Direction Musicale - Georges-Elie Octors
Ingénieur du son - Alex Postier
Entrée au Répertoire

Ludmila Pagliero, Muriel Zusperreguy, Nicolas Paul, Aurélia Bellet

Propos (source : Opéra de Paris) : 

Rain, créée en 2001 pour dix danseurs, est la première œuvre d’Anne Teresa De Keersmaeker qui entre au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris. Considérée comme l’une de ses pièces les plus ambitieuses, elle est composée sur l’une des grandes partitions de Steve Reich, Music for 18 Musicians, interprétée par l’ensemble Ictus, et s’inspire du roman éponyme de l’écrivain néo-zélandaise Kirsty Gunn. Longuement mûri, Rain a marqué le retour de la chorégraphe à une danse utilisant la musique pour unique support, après une période de créations plus théâtrales menées en collaboration avec sa sœur, le metteur en scène Jolente De Keersmaeker. On y retrouve sa véritable marque de fabrique, un désir d’épure qui cherche à « faire jaillir la vie » à travers une grande rigueur compositionnelle.

Ludmila Pagliero - Nicolas Paul

Distribution de la Première, 25 mai 2011
Léonore Baulac, Aurélia Bellet, Vincent Chaillet, Valentine Colasante, Miteki Kudo, Amélie Lamoureux, Ludmila Pagliero, Nicolas Paul, Daniel Stokes, Muriel Zusperreguy

dimanche 1 mai 2011

Roméo et Juliette



Retour sur la scène de l’Opéra Bastille du  Roméo et Juliette de Rudolf Noureev. Quelques regrets liminaires sur l’oubli que l’histoire de Shakespeare est à la fois une histoire de guerre de clans mais aussi une histoire d’amour. Or, pour qu’il y ait amour, il faut deux âmes qui vibrent ensemble, sur scène et la constitution des couples présentés cette année laisse un peu sceptique après ces trois semaines de représentations. Au finish, il reste beaucoup plus du conflit clanique que de l’émotion, certes un peu larmoyante, que véhicule l’imaginaire collectif au sujet de cette histoire. On sort de ce Roméo et Juliette, l’âme aussi légère que si on avait vu Don Quichotte.
 
Agnès Letestu
Peut-être une exception à mettre au crédit d’Agnès Letestu qui s’épanouit dans le malheur du troisième acte avec  une puissance tragique saisissante, face au dilemme de l’amour contradictoire, quelle porte (timidement) à Roméo et celui plus éclatant qu’elle témoigne à Tybalt assassiné. C’est peut-être l’accent sur ce rapport à Tybalt/Stéphane Bullion instauré dans le premier acte, et la relative réserve vis-à-vis de Roméo/Florian Magnenet qui lui donne la ressource d’exprimer ce sentiment dual qui est la source de son génie dramatique.

Agnès Letestu - Florian Magnenet
Mais quid de l’amour dans les rôles titres ? Peut-être les duos les plus adéquates sont à trouver chez Dorothée Gilbert et Josua Hoffalt et Isabelle Ciaravola et Karl Paquette. Les pas de deux sont ici porteurs d’un certain poids dramatique, si ce n’est de véritable passion. La paire Laëtitia Pujol/Mathieu Ganio souffre cruellement du parti pris constamment outrancier de Juliette qui, comme dans Le Lac des cygnes en décembre,  relègue son insignifiant partenaire à l’ombre de son surjeu, ce qui est tout à fait l’inverse de celle formée par une Myriam Ould-Braham inexistante avec un Christophe Duquenne d’une jovialité dont on doit plus  chercher l’origine dans le copinage avec Benvolio et Mercutio que dans sa relation avec Juliette. Il est quand même regrettable que Christophe Duquenne ait dû faire ce qui est peut-être son dernier Roméo avec une partenaire aussi peu présente scéniquement car il y a de la fraîcheur dans son personnage qui est tout à fait séduisante.

Christophe Duquenne (Roméo)  - Yann Saïz (Tybalt)
Le couple de la Première fait montre d’une danse plutôt enlevée, Laëtitia Pujol est d’une technicité époustouflante, Mathieu Ganio a de belles lignes, mais tout cette plastique  est gâchée par l’exaspération provoquée par les grimaces portées au rang du catalogue d’une Juliette qui masquent sans doute une incapacité à aborder la profondeur du rôle. Elles soulignent la jouissance de la danse per se et non l’intégration dans une histoire, et Laëtitia Pujol s’oublie souvent dans un lyrisme hors propos, voir laid et même ridicule. L’impression finale reste que les deux danseurs semblent ne pas se comprendre, ne pas danser ensemble mais côte à côte, très bien, mais sans impact dramatique ni émotionnel.

Isabelle Ciaravola - Karl Paquette

Isabelle Ciaravola maîtrise tout l’art dramatique avec une aisance inégalable. Elle est une fantastique Juliette/actrice, mais son partenaire Karl Paquette ne joue pas sur le même registre, adoptant un naturalisme qui met en porte-à-faux l’impression d’ensemble. Son parti pris de jouer un Roméo romantique et rêveur est bien mis en œuvre, il ne coïncide simplement pas avec celui de sa Juliette. Il en ressort un décalage parfois gênant, même si somme toute, l’impression d’un partenariat dans la danse est beaucoup plus évident que chez Laëtitia Pujol et Mathieu Ganio.

Arnaud Dreyfus (Frère Laurent) et Agnès Letestu - Florian Magnenet

Agnès Letestu forme un couple plutôt serein avec Florian Magnenet. A l’inverse d’Isabelle Ciaravola, son jeu théâtral est plus mesuré, elle oscille entre le naturalisme et le théâtre, ce qui correspond bien à son Roméo plutôt simple et nature. Le travail dramaturgique est présent sans se voir, c’est une qualité inestimable de la danseuse. En raison de la taille des deux danseurs, l’osmose est difficilement totale dans les pas de deux mais les amants se regardent et se comprennent, il existe un échange sur scène qui est touchant et qui est le plus réussi de tous les couples.

Dorothée Gilbert

Dans le domaine du naturalisme, c’est Dorothée Gilbert et Josua Hoffalt qui tirent le mieux leur épingle du jeu et qui en font finalement le couple le plus homogène, tant au point de vue de la conception dramatique des rôles et de leurs capacités à  la mettre en œuvre. Dorothée Gilbert trouve ici un rôle qui lui permet à la fois de déployer sa technique sûre tout en montrant les progrès considérables effectués sur le plan dramatique. Elle présente une Juliette très maîtrisée dramatiquement et s'accorde bien avec son partenaire. Josua Hoffalt a une danse ample comme Florian Magnenet mais a l’avantage d’une partenaire plus petite, les pas de deux se fondent dans la musique, le plaisir n’est plus uniquement dans la narration dramatique mais aussi dans son insertion dans la danse.

Yann Saïz (Benvolio) - Josua Hoffalt

Avec des couples dont l’osmose et le rayonnement paraissent un peu faibles, la réussite des représentations a pris naissance dans les compositions des distributions des rôles annexes. Certaines soirées ont paru à cet égard beaucoup plus intenses que d’autres. Lorsque des Tybalt, des Mercutio et des Benvolio de poids s’adjoignent au duo vedette, la physionomie du ballet peut en être changée. Il est certain que les soirées ayant bénéficié des présences de Stéphane Bullion, Christophe Duquenne (en Benvolio),  Mathias Heymann, Emmanuel Thibault et Yann Saïz (Benvolio ou Tybalt) dans ces rôles ont monté d’un cran dans la teneur dramatique, car comme toujours chez Rudolf Noureev, la composition des rôles annexes a été soigneusement étudiée pour leur donner une dimension de première importance.

Stéphane Bullion - Mathias Heymann

Deux Tybalt rayonnent sur scène. Stéphane Bullion, tour à tour cousin d'Agnès Letestu et Laëtitia Pujol irradie sa puissance, tant est si bien qu’on comprend à peine comment Florian Magnenet et surtout Mathieu Ganio arrive à le tuer, mais les caractères les plus fantasques font parfois les plus grossières erreurs, au théâtre comme dans la vie.  Investissement total de sa personnalité et de son talent dramatique dans le rôle, la précision de sa danse et de ses combats à l’épée en font un Tybalt qui impose la noirceur et la domination de son personnage avec un naturel certain que ce soit avec Juliette, avec Dame Capulet ou ses adversaires. La conduite du bal des Capulet, avec Dame Capulet, ou à l'épée  est dans cet esprit impressionnante. Un Tybalt désormais de référence pour cette chorégraphie de Noureev.

Stéphane Bullion - Delphine Moussin

Yann Saïz a adopté la noirceur puissante de son cadet mais se fait plus soupe au lait dans le jeu, un peu moins précis dans la danse. Il a néanmoins une vraie envergure dans la danse des chevaliers ou dans les combats qui font un peu défaut à Vincent Chaillet et Stéphane Phavorin qui n’arrivent pas à s’imposer dans l’histoire.

En face de Tybalt, le clan des Montaigu oppose cinq Mercutio qui portent tous chacun leur charme plutôt sympathiquement énervant. Emmanuel Thibault trouve ici un rôle en or pour sa danse aérienne et son jeu primesautier. Très à l’aise, il ferraille avec son corps comme avec son épée dans un style purement jovial. Mathias Heymann a eu un peu plus de mal à trouver ses marques mais il a vraiment réussi à s’approprier le personnage dans ses dernières apparitions, affinant son humour plus léger mais néanmoins porteur.

Stéphane Bullion - Emmanuel Thibault - Florian Magnenet

Le rôle de Benvolio nécessite une forte présence scénique pour exister pleinement face aux multiples rebondissements des moments où il apparaît. Les chevronnés Christophe Duquenne et Yann Saïz ont un caractère drolatique et fantasque qui leur permet de s’insérer pleinement dans l’histoire, alors que les prises de rôles ont été plus timides.

Stéphane Bullion - Mathias Heymann - Mathieu Ganio - Christophe Duquenne

Au-delà de ces rôles presque également principaux, il est aussi justifié de mentionner les présences de Seigneur et Dame Capulet, avec la formidable présence en particulier de Vincent Cordier,  Delphine Moussin et Stéphanie Romberg, parfaits chefs de clan, des interprètes du rôle ingrat de Pâris dans lequel Bruno Bouché et Yannick Bittencourt tirent avec les honneurs leur épingle du jeu.

Stéphane Bullion - Vincent Cordier - Delphine Moussin