dimanche 4 avril 2010

Siddharta

L'Eveil et Siddharta
Alice Renavand - Stéphane Bullion

Investir l’Opéra Bastille avec un ballet est le challenge en cours pour quelques chorégraphes renommés, d’abord Angelin Preljocaj avec Siddharta avant Jiří Kylián et sa nouvelle version de Kaguyahime. Wayne McGregor a encore une année pour y réfléchir avant de présenter l’Anatomie de la sensation la saison prochaine.

 Nicolas Le Riche - Stéphane Bullion
Christelle Granier - Séverine Westermann

Angelin Preljocaj a parié sur un effet conjugué du monumentalisme, dans la musique, dans les décors et en quelque sorte dans les effets de lumières, notamment sur ce sol  brillant qui reflète et diffuse les mouvements, et de serrer en revanche sa chorégraphie pour mieux la faire ressortir, tout en employant un vaste corps de ballet. Il s’est associé des créateurs talentueux, Bruno Mantovani, Claude Lévêque ou Dominique Bruguière, ainsi que l’écrivain Eric Reinhardt pour servir une narration fleuve dans l’événementiel mais minimaliste dans l’expression qu’il utilise. Il procède ainsi de la littérature source du propos comme un écrin dans lequel le parcours de Siddharta s’inscrit, comme une évocation visuelle, plus que de l’exploitation littérale servant de livret à la chorégraphie du héro. Il en résulte un ballet  presque abstrait dont chaque élément tient le propos narratif par touches qui liées les unes aux autres mènent Siddharta au bout de sa quête.

Chez les ermites
Nicolas Le Riche - Stéphane Bullion

De la terre noire qui exhale les forces du mal, au châssis gigantesque d’un camion qui surgit au milieu d’une forêt de tuyaux géants, l’accomplissement de Bouddha se termine sur une scène nue au milieu des hommes, véritables porteurs du message électif. Comme il ouvre presque le ballet alors que Siddharta constate l’impuissance de son règne, le roi son père se soumet à la voie de la révélation dans la scène finale au royaume de la sérénité.

 L'épidémie

Entre temps, se succèdent seize tableaux dans ces décors ascétiques mais imposants, un corps de ballet las comme les habitants souffrant du monde, les pantins excités de la cour qui se vautrent sur des lingots d’or, les motards improbables et indiscernables, les cadavres victimes et source de la révolte, les ermites aux solutions insatisfaisantes. L’idée d’imposer la souffrance, les disfonctionnements ne se fait pas à grands coups de gestuelle démonstrative mais par un corps de ballet souvent en nombre réduisant ses mouvements pour montrer cette impossibilité à se réaliser que Siddharta seul va pouvoir trouver au prix d’un long cheminement.

Stéphane Bullion et les messagères

Tout est noir ou sombre et de ce marasme contraste la révolte de Siddharta qui se dore au son d’un riff hendryxien et la voie qui le mène sur l’accomplissement, les très pinkfloydiennes messagères et leur emblématique Eveil qui se manifestent parfois aux accents de Sylphide et aux alignements de cygnes. Elles exhalent des teintes chaleureuses si ce n’est joyeuses avec leurs robes de tulle dans les lumières dorées se reflétant sur le sol, luisant ,une sorte de paix que soutient une musique plus aérée face à aux oppressantes sonorités qui répliquent  les affres de Siddharta et son compagnon Ananda. Le monde, terriblement matériel s’affronte à l’esprit, souvent léger et impalpable pour conduire et rythmer la narration. La musique de Bruno Mantovani soutient et illustre brillamment ces ambiances restituées par l’orchestre de l’opéra de Paris, galvanisé par la remarquable Susanna Mälkki.

Siddharta et Ananda
Nicolas Le Riche - Stéphane Bullion


Angelin Preljocaj a choisi trois puissants félins pour incarner Siddharta, et si l’on retrouve dans l’énergie et dans la tension corporelle, une même énergie chez ces trois danseurs, les qualités intrinsèques de chacun dictent une ligne directrice dans la perception du personnage. La ferveur cristalline de Stéphane Bullion renforce une narration qu’il brode et enrichit aux contacts de son univers alors que la linéarité de Jérémie Bélingard et Nicolas Le Riche écrase un peu la richesse du personnage au profit d’une conception esthétique et imposante de Siddharta, un crescendo chez Nicolas Le Riche dans la tension, une vitesse ravageuse chez Jérémie Bélingard qui plante son héro dès son entrée en scène.

Nicolas Le Riche - Wilfried Romoli - Alice Renavand

Nicolas Le Riche traverse l’histoire avec l’assurance d’une technique sans faille et assoit son personnage sur une forte détermination. Fils de roi un peu blasé, il dresse presque déjà le Bouddha qu’il va devenir dès le début du ballet avec une aura majestueuse. Dans la distribution qu’il conduit,  le summum est sans conteste la rencontre avec l’Ananda de Stéphane Bullion qui, en elle-même, est l’essence de la puissance et de la virtuosité, mais qui aussi déclenche la révélation de Siddharta qui jusqu’à ce moment semble un peu en retrait dans l’expressivité corporelle. Une fois épuré et littéralement vidé de son énergie, il semble renaître, s’être départi de ses attitudes nonchalantes esthétisantes qui sont encore présentes dans la première partie de l’œuvre. Sa danse est jusqu’alors léchée mais peu impressionnante. De ce pas de deux de la mortification, où poussé à bout dans sa puissance par Stéphane Bullion, il déploie son énergie bien connue, il ressort un autre homme qui danse différemment, qui irradie de charisme. Il est près à recevoir l’Eveil avec un potentiel illimité de répondant. Nicolas Le Riche prend alors la scène comme le gigantesque terrain de sa suprématie.

Jérémie Bélingard - Clairemarie Osta

Ce terrain, Jérémie Bélingard l’occupe dès la première minute. Il est un Siddharta flashy, peut-être la tornade rock’n’roll qu’Angelin Preljocaj avait mentionné à Bruno Mantovani pour créer la musique, et l’aspect méditatif et utilisation de la force intérieure sont absents de son personnage. Il joue plus de la vitesse, des pirouettes vertigineuses, de la souplesse de son buste dans les rotations. Comme il n’a pas non plus de déclic externe de la part de ses partenaires, il mène son chemin tout seul et d’ailleurs il le fait très bien. En ce sens, c’est peut-être l’interprétation qui correspond le mieux si on s’attendait à voir un one-man show, mais au milieu de cette foule de démonstrations scéniques, l’aura de Siddharta disparaît un peu et perd de son sens, sans réelles nuances  dans les épreuves qu'il traverse. iI peine à faire ressortir une magnificence sereine à la fin, tous ses artifices épuisés dans le cours du ballet. Les mouvements n'ont pas le poid et la signification de ceux de Stéphane Bullion et Nicolas Le Riche. Alors qu'il doit apparaître suprême, il ne domine plus la scène, luttant toujours avec la musique avant l'illumination.  Le Siddharta de Jérémie Bélingard apparaît d’ailleurs plus humble que les autres dans la scène finale où Nicolas Le Riche est d’une sérénité souveraine et Stéphane Bullion d’une essence immatérielle.

Stéphane Bullion

Le Siddharta de Stéphane Bullion n’est pas un homme qui traverse le ballet comme une  flamme brûlante,  mais un être ambigu qui cherche, qui doute, qui ne comprend pas tout mais qui se développe et s’émerveille sur la voie de la découverte d’une solution à sa quête personnelle. C’est le Siddharta le plus ouvert et le plus imprévu. Sa traversée du samsara est clairement mise en relief dans ses attitudes et dans sa danse. L’aspect intérieur de sa quête est très bien restitué sur scène par le danseur et se réalise par l’accomplissement du corps d’abord, parce qu’on est au ballet, mais aussi de l’esprit. Son Siddharta s’éclaire avec la dématérialisation de son corps lors des rencontres avec l’Eveil alors qu’il est brutalement terrestre et incroyablement puissant avec Ananda. Il  est habité et inspiré. Il donne à Siddharta un relief qui s’exhale intérieurement au début et transparaît à la fin vers une épuration, non seulement dans les gestes mais dans le visage qui atteint la sérénité. On comprend mieux le cheminement et on en guette les évolutions.

Stéphane Bullion - Alice Renavand

Stéphane Bullion paraît plus profiter de sa rencontre avec l’Eveil pour transformer son personnage mais sa progression vers la mutation est avant tout une évolution d’acteur. Comme Jérémie Bélingard, il est dès le départ, maître du langage contemporain  d’Angelin Preljocaj, avec  une envergure et l’utilisation de sa  puissance physique dans les variations du début comme un démultiplicateur de l’effet produit. Ses mouvements sont une merveille d’expression par le corps d’une figure qui domine. Elle nourrit la raison et les moyens de sa quête. Il laisse percevoir la force motrice du personnage qui s’extirpe d’un milieu vain qui ne l’ennuie pas comme Nicolas Le Riche mais qui lui déplaît, pour cheminer avec une avidité de la découverte, ses yeux innocents puis presque prédateur sur l’Eveil intouchable, son regard perdu dans la forêt, sa folie dans les mortifications, la subjugation de Sujata et la fusion avec l’Eveil.  Sa rencontre avec  l’Eveil d’Alice Renavand le rend définitivement  magnétique et irradiant sur scène.


Stéphane Bullion

Stéphane Bullion qui a le vent en poupe cette année, trouve dans la chorégraphie d’Angelin Preljocaj un art qui  lui permet à la fois d’exploiter sa puissance mais aussi de transmettre la narration par le contrôle de son corps. Comme on a pu le voir dans Répliques de Nicolas Paul en novembre 2009, la puissance du danseur s’accomplit dans la violence comme dans la froideur par une présence très forte sur scène. Ce rayonnement est perceptible dans son Ananda et se réalise pleinement dans son Siddharta.

  Stéphane Bullion - Aurélien Houette

Angelin Preljocaj a construit son ballet autour de quelques figures principales de la vie de Siddharta, employant un nombre restreint de danseurs pour interpréter ces rôles qu’ils s’interchangent selon les différentes distributions. Ainsi, comme si la compréhension du langage d’Angelin Preljocaj circulait dans un cercle fermé, Alice Renavand participe à toutes les représentations en Eveil, Yasodhara ou Sujata, Stéphane Bullion passe de Siddharta à l’Ananda de Nicolas Le Riche, Muriel Zusperreguy est Sujata ou Yasodhara, Christelle Granier tentatrice ou Yasodhara.

Siddharta et Yasodhara
Jérémie Bélingard - Muriel Zusperreguy

Ananda, cousin et compagnon de Siddharta dans sa quête est une des figures centrales du ballet qui se révèle dans une série de quatre pas de deux, mystérieux dans la forêt où les deux hommes se dépouillent de leurs vêtement pour couper tout lien avec le monde, exotique chez les ermites où la force et la puissance commencent à poindre, sensuel sur le châssis du camion lorsqu’ils se laissent de concert et en synchronie, aller à la tentation des sens et enfin brutal et explosif dans les mortifications qui suivent, un duo à couper le souffle, sans doute le moment le plus prenant du ballet où cette chorégraphie de l’extrême est soutenue par le rythme obsessionnel des percussions sourdes de Bruno Mantovani.

 Siddharta et Ananda
Nicolas Le Riche - Stéphane Bullion 

Les paires ici sont aussi savamment constituées puisque le compagnon de Siddharta doit emblématiser la même force. Stéphane Bullion dédouble alors Nicolas Le Riche, alors que c’est Aurélien Houette qui s’attache à Stéphane Bullion dont il arrive à atteindre la puissance, si ce n’est la précision. Marc Moreau semble plus accessoire dans le dessin du Siddharta de Jérémie Bélingard, et malgré un axe sur la vitesse, le duo a du mal, notamment pas un manque de synchronisation perpétuel, à produire cet effet écrasant que la puissance des autres impose.

Siddharta et Yasodhara
Nicolas Le Riche - Alice Renavand

Angelin Preljocaj est plus mesuré avec les danseuses même si Sujata qui se laisse entraîner pas Siddharta dans le XVe tableau, est dotée dans le Xe d’une magnifique variation "à la flûte" avec les deux tentatrices.

Ananda et Sujata
Stéphane Bullion - Muriel Zusperreguy

La chorégraphie de ces rôles tourne beaucoup autour de portés compliqués pas toujours très magnifiants pour la danseuse, parfois à comprendre comme une épreuve pour Siddharta, notamment avec Yasodhara, l’épouse triste et délaissée qui se laisse manipuler dans la langueur de son incompréhension. Mais il en est de même parfois également pour l’Eveil, le rôle féminin emblématique du ballet qui dès qu’elle gagne Siddharta perd son indépendance.

Jérémie Bélingard - Clairemarie Osta

Angelin Preljocaj attribue à l’Eveil une immatérialité impossible que seule Alice Renavand arrive à approcher totalement dans la réalisation d’un concept qu’elle habite avec un rayonnement étrange et mystérieux. Aurélie Dupont et Clairemarie Osta semblent plus se replier sur elles-mêmes. Elles imposent un Eveil martial, intouchable mais qui les bride alors qu’Alice Renavand rayonne de plénitude et de mystère.


Aurélie Dupont - Nicolas Le Riche

De sa première apparition vaporeuse au milieu des messagères au titillement de Siddharta dans la forêt, où dans des envols majestueux elle se laisse approcher mais pas capturer, elle se réalise dans le fusion avec Stéphane Bullion au terme d’un magnifique pas de deux où l’alchimie entre les deux est totale et lui communique son irréel exotisme.

 Stéphane Bullion - Alice Renavand

mercredi 31 mars 2010

Siddharta 31 mars 2010

Siddharta - Séphane Bullion

Stéphane Bullion -  Christelle Granier


Stéphane Bullion - Alice Renavand


Stéphane Bullion - Charlotte Ranson


 

Stéphane Bullion - Alice Renavand

vendredi 19 mars 2010

Siddharta 18 mars-11 avril 2010


Musique - Bruno Mantovani (commande de l'Opéra national de Paris)
Chorégraphie - Angelin Preljocaj
Scénographie - Claude Lévêque
Dramaturgie - Eric Reinhardt
Costumes  - Olivier Beriot
Lumières - Dominique Bruguière
Orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction musicale - Susanna Mälkki


Distribution de la Première, 18 mars 2010
Siddharta Nicolas Le Riche
L’éveil Aurélie Dupont
Ananda, cousin et compagnon de route de Siddharta Stéphane Bullion
Le père de Siddharta Wilfried Romoli
Sujata, une jeune villageoise Muriel Zusperreguy
Yasodhara, épouse de Siddharta Alice Renavand



Les motards

TABLEAU 1 - DEPUIS L'AUBE DES TEMPS, L'HUMANITE EST CONFRONTEE AUX FORCES DE MARA, DIEU DE LA MORT, DE L'ILLUSION ET DE LA TENTATION
Siddharta, les motards

TABLEAU II - SIDDHARTA RETROUVE SA FEMME YASODHARA
Siddharta, Yasodhara


Alice Renavand

TABLEAU III - UNE FETE A LA COUR. SIDDHARTA NE SE SENT PAS A SA PLACE
Siddharta, Yasodhara, le roi

 Wilfried Romoli

TABLEAU IV - ÉPIDEMIE DANS UN VILLAGE
Siddharta

TABLEAU V - LA FIGURE DE L'EVEIL APPARAIT
Siddharta, l'éveil, les messagères

L'Eveil et les messagères

TABLEAU VI - SIDDHARTA ANNONCE A YASODHARA QU'IL QUITTE LE ROYAUME POUR TROUVER LA VOIE DE L'ILLUMINATION
Siddharta, Yasodhara, Ananda

TABLEAU VII - SIDDHARTA S'ENFUIT DANS LA FORET AVEC SON COUSIN ANANDA
Siddharta, Ananda

Nicolas Le Riche & Stéphane Bullion

TABLEAU VIII - LA FIGURE DE L'EVEIL NE SE LAISSE PAS APPROCHER
Siddharta,  l'éveil

TABLEAU IX - SIDDHARTA ET ANANDA ONT PRIS PLACE DANS UNE COMMUNAUTE D'ERMITES
Siddharta, Ananda,Sujata, deux tentatrices, les ermites

Les ermites

TABLEAU X  - SUJATA JOUE UN AIR DE FLUTE DOULOUREUX
Siddharta, Ananda, Sujata

TABLEAU XI - QUELQUES ERMITES SUIVENT SIDDHARTA DANS SA QUETE
Siddharta, Ananda, quatre ermites

 Stéphane Bullion

TABLEAU XII - SIDDHARTA ET ANANDA CEDENT A LA TENTATION DES PLAISIRS CORPORELS
Siddharta, Ananda, les deux tentatrices
Stéphane Bullion - Séverine Westermann

TABLEAU XIII - SIDDHARTA ET ANANDA S'INFLIGENT DE DOULOUREUSES MORTIFICATIONS
Siddharta, Ananda

 Nicolas Le Riche - Stéphane Bullion

TABLEAU XIV - LE MOMENT DE L'ILLUMINATION EST VENU
Siddharta, l’éveil

Stéphane Bullion, Aurélie Dupont, Nicolas Le Riche

TABLEAU XV - LES VILLAGEOIS CELEBRENT SIDDHARTA OUI NE FAIT PLUS QU'UN AVEC LA FIGURE DE L'EVEIL
Siddharta, Sujata, les villageoises, les villageois, les messagères, les motards

TABLEAU XVI - LE ROI DEMANDE A SON FILS DE LUI PARDONNER
Siddharta, l'éveil, le roi, Ananda, Yasodhara, Sujata et tous les danseurs

 Aurélie Dupont - Nicolas Le Riche

vendredi 5 mars 2010

La Dame aux camélias



Stéphane Bullion - Michael Denard
Acte 1

Cette saison n’offrait pour cette reprise de La Dame aux camélias qu’une seule prise de rôle pour le couple principal, l’Armand de Karl Paquette mais quatre nouvelles paires se sont finalement produites sur scène. En effet, aux côtés de Stéphane Bullion et Agnès Letestu, les immortels du DVD, et Mathieu Ganio et Clairemarie Osta, seuls rescapés de la création à Paris, Isabelle Ciaravola (qui dansait avec Stéphane Bullion en 2008) accompagnait Karl Paquette alors que Delphine Moussin, ancienne partenaire de Manuel Legris (à présent à la retraite) trouvait un Armand en Benjamin Pech, lié jadis à Eléonora Abbagnato (en congé de l’opéra actuellement). Suite à la blessure malencontreuse d’Isabelle Ciaravola, Delphine Moussin a repris son rôle aux côtés de Karl Paquette. Aurélie Dupont, absente en 2008, retrouvait la scène aux côtés de Jiří Bubeníček du ballet de Dresde qui avait dansé en 2006 avec Agnès Letestu. Terrains conquis ou à conquérir ?

Mathieu Ganio & Clairemarie Osta
Acte 3

Peut-être au regard de ce que l’on attendait d’eux, Mathieu Ganio et Clairemarie Osta sont restés très en deçà cette année de l’intérêt qu’ils avaient suscité précédemment, notamment par le manque d’alchimie entre les deux protagonistes, comme si l’usure d’un couple se faisait ressentir chez les danseurs. Plus que l’impression de ne pas apporter de chaleur dans leur interprétation, c’est un nivellement des relations tant au point de vue gestuel que technique, et par conséquent des émotions dont la paire a souffert. Mathieu Ganio est un danseur aux lignes pures et à la danse très esthétique mais son Armand est pénalisé par un faible engagement dramatique qui annihile certains ressorts de l’action. Il danse souvent pour la perfection de ses lignes et non pas pour la crédibilité de l’histoire. Ses émois sont parfois stéréotypés et grossiers avec peu de variations et délivrent un Armand un peu trop convenu, dans l’amour comme dans la détresse. A cet égard, le solo de la lettre au deuxième acte est d’une épure stylistique qui n’a d’égale que la déconnection avec l’histoire. Pas de rage dans les mouvements ni de fureur dans les regards, une variation comme une autre sans signification, alors qu’elle est le tournant de l’action. L’échange est absent au niveau de la danse également. Ses rapports avec sa partenaire dans les pas de deux s’en trouvent particulièrement affectés, et ceci d’autant plus que les portés ne sont pas aussi fluides que l’on pourrait s’y attendre.

Mathieu Ganio & Clairemarie Osta
Acte 2


Clairemarie Osta est bien plus impliquée dans son personnage mais elle paraît souvent seule sur scène et tourne quelque peu en rond. Laissée seule à la construction de l’histoire, tout au long du ballet, elle manque de nuances dans son jeu et la progression de la psychologie de son personnage est peu visible dans sa danse. Elle paraît souvent effacée et sans relief face à son partenaire peu démonstratif. Sa Marguerite semble souvent s’ennuyer et par conséquent, ennuie le public également.

Karl Paquette Isabelle Ciaravola & Adrien Bodet
Acte 1

L’ennui, c’est assurément ce qu’on ne peut pas reprocher à Isabelle Ciaravola, merveilleuse Marguerite, piquante, vive et dramatique à souhait. Isabelle Ciaravola est resplendissante dans la seule représentation qu’elle a pu mener dans le rôle de Marguerite. Une danse parfaite de légèreté et d’émotion avec Armand, de véhémence et de souffrance avec Monsieur Duval, de lutte émouvante avec Manon. Tout dans la Marguerite d’Isabelle Ciaravola se concrétise dans le jeu et par la danse. Elle exacerbe la joie de vivre et la passion dans le premier acte et le début du second dans un style mordant qui dépeint la courtisane rayonnante, elle révèle un personnage plus introverti et réflexif dans la fin du ballet avec une danse délicate et très travaillée. La construction du personnage est très bien développée, l’évocation de ses doutes face au duo Des Grieux/Manon au premier acte pondérant son attirance pour Armand qui se retrouve dans le pas de deux du premier acte et son affrontement avec la Manon d’Eve Grinsztajn. Mais c’est peut-être la détresse qu’elle exhale dans son pas de deux avec Monsieur Duval qui montre le mieux son implication dans l’histoire.

Florian Magnenet, Isabelle Ciaravola & Eve Grinsztajn
Acte 3

Malheureusement, Karl Paquette en Armand rivalise avec Mathieu Ganio dans le vide abyssal de son interprétation. Encore, Mathieu Ganio fait montre d’une danse élégante pour le confort des yeux et d'élans parfois touchants, alors que Karl Paquette, trop préoccupé par le défi technique, est d’une platitude absolue dans tout ce qu’il fait au mieux, au pire il reproduit des gestes stéréotypés de prince de ballet qui n’ont pas lieu d’être dans La Dame aux Camélias. Comme on avait déjà pu le constater dans la Troisième Symphonie de Gustav Mahler, il ne semble pas être très à l’aise dans les chorégraphies de John Neumeier. Avec Delphine Moussin, mais on lui accorde ici le crédit du manque de répétitions, il est maladroit dans les pas de deux, notamment celui de la campagne, et dans le jeu, en particulier dans le bal où il ne fait montre d’aucun sentiment, laissant Delphine Moussin se débattre pour montrer qu’il est en colère.

Stéphane Bullion
Acte 2

Le personnage d’Armand est un rôle en or pour les danseurs masculins car c'est un véritable emploi d'interprète ce que n'offre guère les ballets classiques où ils sont souvent les accompagnateurs de ballerines qu'on ne regarde pas vraiment. L'intrigue de la Dame aux Camélias repose sur la nature de l'échange mais surtout la qualité de l'interprétation. Armand, séducteur et vengeur est la clé de la réussite. Jiří Bubeníček, Stéphane Bullion et Benjamin Pech avec des ressources diverses selon leur style, l’ont bien compris, donnant une tournure différente à l’ensemble du ballet par leur forte personnalité pour le premier, par leur profonde implication dramatique pour les deux autres.

Delphine Moussin & Benjamin Pech
Acte 2

Benjamin Pech dresse un Armand très singulier, homme sûr de lui, dans la séduction comme dans le bonheur et dans la vengeance. Un caractère fort qui fonce sur Delphine Moussin comme si cela tombait sous le sens et qui se livre au plaisir avec assurance dès son amour certain, alors même qu’il ne semble guère douter. Son Armand est plutôt prétentieux au début mais son amour exacerbé pour Marguerite dans le second acte relativise le caractère presque odieux du personnage sûr de lui qu’il avait d’abord dressé. Si sa variation de la lettre est un peu décevante en raison d’une danse un peu étriquée, il affirme cependant ici aussi dans le jeu, une fureur rentrée qu’il va libérer dans l’acte suivant de manière très froide mais efficace. Son Armand est alors une peste sans nom qui rumine une vengeance avec un défi permanent face aux autres personnages, son Olympia (une Laure Muret avec qui il affiche une belle complicité), Gaston et bien entendu Marguerite.

Isabelle Ciaravola, Mathias Heymann & Delphine Moussin
Acte 3

Delphine Moussin est à ses côtés plus femme fatale et victime que courtisane flamboyante, mais sa Marguerite délicate et profonde règne sur la scène d’une manière différente. Une certaine faiblesse technique la prive à plusieurs moments d'injecter à travers sa danse une certaine légèreté souveraine, comme dans le pas de deux de la campagne, ou incisive dans le premier acte et dans la confrontation avec Monsieur Duval, mais elle compose un personnage progressivement très intéressant. Si elle se laisse dominer par Armand, elle sait se rebeller et provoquer l’émotion face au père de celui-ci. Cet affrontement lui permet de nuancer son jeu dans sa danse et lancer la fin du ballet dans une atmosphère de souffrance et d’abnégation qui en fait la Marguerite la plus touchante de cette saison.

Jiří Bubeníček & Aurélie Dupont
Acte 3

L’abnégation n’est certainement pas un mot faisant partie du vocabulaire d’Aurélie Dupont qui n’est décidemment pas faite pour ces rôles où la technique doit s’effacer devant la narration, la danse doit refléter des nuances dans les attitudes, les sentiments et les émotions, ici la fragilité et la maladie, l’amour et la passion. Elle ne sait danser que la splendeur et la domination faisant fi de l’histoire. Son attitude pleine de lyrisme dans la variation du premier acte devant Des Grieux et Manon à un moment où Marguerite doit être saisie de doutes lance bien mal le ballet. Son personnage de grande bourgeoise plutôt que de fine courtisane n’a aucune nuance, du début à la fin. Quelques toussotements évoquent vaguement sa maladie mais elle respire plutôt la santé et la supériorité, défiant Armand et martyrisant presque Monsieur Duval dans le pas de deux du deuxième acte qu’elle est la seule à rater complètement dans un numéro de virtuosité très mal venu alors qu’il doit évoquer sacrifice et souffrance et qui n'introduit pas du tout la suite de l'histoire.

Jiří Bubeníček
Acte 2

Si la représentation ne sombre pas, c’est grâce à son partenaire qui livre avec une grande efficacité un Armand bout en train et jovial au début, puis excessivement froid dans sa colère mais pétri de remords à la fin. On sent une grande maîtrise de la scène chez Jiří Bubeníček, une sorte de jouissance de la danse qui convient plus à son personnage qu’à celui de Marguerite. Sa danse un peu exotique du point de vue du style est beaucoup moins soignée que celle de ses collègues parisiens mais il sait utiliser sa puissance pour faire passer des idées. Il laisse cependant percer un professionnalisme qui prend parfois le pas sur le sens et l’émotion que doivent générer le ballet mais il arrive à dresser une évolution du personnage qui ne laisse pas indifférent, même si un peu simpliste. L’association avec Aurélie Dupont n’est pas des plus heureuses car le duo semble plus rivaliser dans le show off surfait que s’associer pour raconter une histoire et donne l'impression d'un constant surrégime difficile à supporter à la longue. Même si on peut justifier par un éloignement géographique l’entente peu adéquate dont ils ont font montre sur le principe, mais aussi techniquement dans les pas de deux, on ne peut que regretter que tant de talent ne tourne à vide dans ce ballet.

Stéphane Bullion & Agnès Letestu
Acte 2

Ce qui fait la force de la distribution formée de Stéphane Bullion et Agnès Letestu, c’est cet engagement commun qui s’harmonise parfaitement dans une narration au principe même de La Dame aux Camélias. Les deux danseurs évoluent dans le même paradigme. Cette primauté de l’interprétation est inhérente à leur personnalité plutôt réfléchie et discrète mais cette année, le polissage de leur partenariat les fait monter d’un cran dans le raffinement et l’émotion, mais aussi dans le lyrisme de leurs confrontations.

Stéphane Bullion & Agnès Letestu
Acte 3

Stéphane Bullion se laisse aller dans sa danse et dans les portés à des expressions subtiles et toujours très significatives de son Armand introverti et ténébreux, rongés intérieurement par les sentiments, en somme incroyablement romantique. Il révèle des relâchements émotionnels qui dégagent parfois une sensualité absolue dans les pas de deux ou une violence incroyable lorsqu'il laisse place à sa fureur dans la variation de la lettre ou dans la scène du bal lorsqu’il danse avec Marguerite. Il respire les émois d’Armand avec un incroyable naturel à travers sa danse. Agnès Letestu est une Marguerite entourée d’une aura dans les périodes de joie soutenue par une danse acide et mordante. Puis elle se replie sur elle-même au fur et à mesure de son déclin avec une variété d’expressions dans les gestes comme dans les regards. Elle témoigne avec tact et finesse de ses sentiments qu’ils soient amoureux ou désespérés, elle restitue le profil d’une femme simple mais travaillée par le doute et la maladie.

Stéphane Bullion & Agnès Letestu
Acte 3

Par la qualité de leur jeu et de leur danse, ils arrivent à dérouler l’histoire dans une limpidité qui comporte toutes les recettes de l’argument théâtral, le jeu de la séduction, l’érotisme de l’amour serein et la sexualité de l’amour qui doute, enfin le drame qui termine en apothéose le ballet. Ensemble ou séparément, ils n’oublient jamais le fil conducteur de cette histoire dans laquelle ils semblent avoir trouvé le paroxysme de leur art.

Stéphane Bullion & Agnès Letestu
Acte 3

Des paires nouvelles également chez le couple Des Grieux/Manon même si Isabelle Ciaravola et Christophe Duquenne restent inaccessibles dans le domaine de l’émotion, du lyrisme et de la qualité de leur interprétation. Christophe Duquenne sait en particulier conférer toute la tristesse de Des Grieux au premier acte et tout son désespoir au second dans la tragédie de la mort de Manon mais aussi dans le pas de trois avec Marguerite. Isabelle Ciaravola donne à Manon sa belle assurance et son implication totale dans le personnage. Elle en fait une redoutable séductrice puis tentatrice dans l’affrontement avec Marguerite.

Isabelle Ciaravola & Christophe Duquenne
Acte 1

Eve Grinsztajn a paru très à l’aise quant à elle dans la troisième partie du ballet, Manon perdue et magnifique de tragédie que ce soit avec Christophe Duquenne ou Florian Magnenet. Ludmila Pagliero est une Manon plus dure et plus introvertie. Elle dresse une vision d’une Manon peu généreuse et égocentrique qui s’accorde mieux avec le Des Grieux de Jérémie Bélingard qu’avec celui Mathias Heymann et qui rivalise mieux avec Agnès Letestu qu’avec Clairemarie Osta qu’elle écrase un peu.

Christophe Duquenne & Eve Grinsztajn
Acte 3

Mathias Heymann est admirable dans sa danse mais semble en retrait dans l’interprétation, avec un manque de lyrisme dans le dernier acte qui réduit un peu l’effet de la confrontation des couples Des Grieux/Manon–Armand/Marguerite. Florian Magnenet, partenaire d’Eve Grinsztajn évolue dans le même registre que celle-ci, plutôt effacé et esthétique au premier acte, poétique au dernier et cette harmonie confère au duo une véritable figure miroir au couple principal comme le font Isabelle Ciaravola et Christophe Duquenne.

Josua Hoffalt & Muriel Zusperreguy
Acte 3

Chez le couple fanfaron Gaston/Prudence, Mélanie Hurel et Muriel Zusperreguy communiquent sur scène une aisance et un plaisir évident. Là encore, Christophe Duquenne mais aussi Josua Hoffalt sont des partenaires qui jouent dans le même registre et qui enlèvent la partie de campagne avec maestria. Nicolas Paul qui reprenait le rôle s’affirme moins cette année, tout comme Vincent Chaillet qui paraît encore un peu timide dans l’exubérance requise.

Christophe Duquenne & Mélanie Hurel
Acte 3

Deux Olympia imposent cette année un caractère fort et flamboyant, la sensuelle et volcanique Juliette Gernez qui challenge parfaitement le couple Stéphane Bullion/Agnès Letestu et Mathilde Froustey qui irradie d’un piquant acidulé dans son personnage de coquette et de garce. Leurs Olympia se distinguent dès le premier acte par des personnalités clairement démonstratives dans les scènes de groupe et au cours de la partie de campagne, et elles personnalisent parfaitement le rôle clé qu'Olympia joue dans les rapports entre Armand et Marguerite au troisième acte.

Stéphane Bullion & Juliette Gernez
Acte 3

On ne saurait refermer le chapitre des rôles annexes sans mentionner les charmants Comtes de N., personnage ingrat qu'Adrien Bodet et Simon Valastro ont brillamment joué chaque soir au détour d'une retentissante claque au premier acte, d'un moment de compassion sur les Champs-Elysées ou dans la scène du bal.
De même on n'oublie pas le "Père Duval" incarné tour à tour par Michaël Denard, dont c'était les adieux à la scène le 25 février ou Andreï Klemm, dont la présence tout au long du ballet, comme interlocuteur d'Armand, ou dans le pas de deux décisif du deuxième acte, confère une force particulière à cette figure sombre de la vie des héros.

Simon Valastro
Acte 1

La Dame aux camélias
, avec sa narration très forte resserrée autour du couple principal, ne néglige pas pour autant le corps de ballet qui trouve de multiples scènes de groupes parfois un peu restreints, mais néanmoins essentiels à la scénographie. La construction du ballet autour des trois pas de deux trouve en effet dans les bals et la partie de campagne, une manière élégante d'accompagner une histoire que conduisent les deux protagonistes principaux. Même s'il est souvent en action en parallèle, ce qui peut phagocyter l'attention, John Neumeier a conçu un raffinement extrême dans les détails qui fournit à Armand et Marguerite, un écrin de grand luxe pour briller.

La partie de campagne
Julien Meyzindi, Nicolas Paul, Stéphane Bullion, Mathilde Froustey, Josua Hoffalt & Muriel Zusperreguy
Acte 2

Avec cette quatrième reprise, un cycle s’achève, des images fugaces enluminent les esprits, des joies, des regards, des gestes, d’autres resteront gravés à jamais, des moments intenses d’émotion et de jouissance pure provoqués par l’accomplissement de l’art. La Dame aux Camélias est un ballet très simple sur une histoire très simple mais magnifiée par certains interprètes, elle laisse une impression de richesse chorégraphique, musicale et émotionnelle.

Stéphane Bullion
Fin