vendredi 18 mars 2011

Coppélia 17-30 mars 2011


Ballet en deux actes d'après Arthur Saint-Léon
Musique - Léo Delibes 
Chorégraphie et mise en scène - Patrice Bart
Décors et costumes - Ezio Toffolutti 
Lumières - Yves Bernard
Assistante du chorégraphe - Claude de Vulpian
Production créée pour le ballet de l'Opéra de Paris le 23  mai 1996
Orchestre Colonne
DIRECTION MUSICALE - Koen Kessels 


L'atelier de Coppélius
Stéphane Phavorin


(Source :  Opéra de Paris)

PROLOGUE
L’atelier de Coppélius
Coppélius, savant et un peu magicien, cherche à donner vie à l'image d'une femme qu'il a passionnément aimée. Sous l'effet de l'opium que son valet Spalanzani vient de lui apporter, il voit s'animer le portrait de la belle Coppélia, qu'il garde dans son grand livre de notes, de calculs et de croquis.

Christophe Duquenne (Frantz) 

ACTE I
Dans une petite ville d'Europe centrale
Swanilda, jolie jeune fille, est aimée de Frantz, parti à la capitale faire des études de sciences. Aujourd'hui, il revient au pays, avec ses amis étudiants.
Frantz offre sa collection de papillons à Swanilda qui n'en a cure. Chamailles des amoureux.

Nolwenn Daniel (Swanilda) et ses amies
 Spalanzani sort de la maison de Coppélius. Interrogé par Swanilda, il fait grand mystère des activités de son maître (un être étrange qui s'adonne à des expériences scientifiques dans sa maison devenue laboratoire). Le valet glisse insidieusement dans les mains de Frantz, un petit livre (copie réduite du «grand livre» de Coppélius, et qui contient l'image de la belle Coppélia).  Invités par Spalanzani, les tziganes fêtant la fin des moissons, viennent danser sur la petite place.  Les tziganes couronnent Swanilda «reine du blé», et elle en revêt le costume.

Nolwenn Daniel (Swanilda) - Karl Paquette (Frantz)
Ainsi habillée, elle ressemble curieusement au portrait de Coppélia, la belle femme du «grand livre».
Soudain, dans la foule, surgit Coppélius. La vue de Swanilda réveille en lui des sentiments passionnels. Il courtise la jeune fille et l'invite à danser. Elle se sent flattée. Frantz, d'humeur jalouse, reproche à Swanilda de s'être laissée facilement fasciner par Coppélius. Mais Swanilda rassure Frantz : elle l'aime toujours. Les deux jeunes gens échangent leurs vœux,  scellés par les gerbes de blé que leur offrent leurs amis.  Coppélius, amusé par la scène, revient chercher Swanilda pour en faire sa cavalière et, à nouveau, la troubler : il la laisse désemparée dans les bras de Frantz.

Nolwenn Daniel - Karl Paquette

Après la fête, Spalanzani - venu reprendre  le costume de la «reine du blé» - se fait chahuter par les amis de Frantz. Ceux-ci décampent vite lorsque Coppélius reparaît : il demande à Spalanzani de remettre à Swanilda la clef de sa maison. Swanilda, excitée par l'aventure, rappelle ses amies pour pénétrer dans le domaine de Coppélius. Frantz - dépité - regarde à nouveau le livre que Spalanzani lui a donné : à coup sûr, il doit receler le «secret» de Coppélius.

José Martinez (Coppélius)

ACTE II
L’antre de Coppélius
Coppélius - sa pipe d'opium près de lui - attend Swanilda en rêvant à la femme qu'il a aimée. La porte s'ouvre en haut de l'escalier, laissant deviner la jeune fille, suivie de ses amies. Coppélius se cache. Partagées entre la curiosité et la crainte, les demoiselles explorent le territoire. Elles se heurtent - dans la pénombre – à des militaires : êtres vivants ou statues? Elles découvrent avec stupeur que ce sont des automates. Vite remises de leur frayeur, elles s'amusent à les faire marcher et à les imiter.  Spalanzani accourt chasser les importunes : elles prennent la fuite, abandonnant Swanilda. Swanilda questionne Spalanzani sur les objets qui l'entourent (rouages mécaniques, mannequins, têtes de cire). Spalanzani – sans répondre - présente trois poupées : l'une est habillée à l'orientale, la deuxième en écossaise, et la troisième en espagnole.

Fabrice Bourgeois (Spalanzani) -  Benjamin Pech (Coppélius)

Ainsi, ce sont les jouets qui intéressent Coppélius, ironise Coppélia, démontrant qui est facile déjouer les poupées mécaniques. Après avoir observé la scène, Coppélius offre du vin à Swanilda (elle ne le boit pas) et se fait pressant (elle s'échappe). Elle remarque alors que l'un des mannequins porte le costume de la «reine du blé», dont on l'avait revêtue lors de la fête tzigane.  Elle s'en saisit, s'habille... et semble aussitôt agir sous hypnose. Comme par magie, Swanilda réapparaît, se superposant au portrait de Coppélia, la belle femme du «grand livre».

Mélanie Hurel (Swanilda ) - Benjamin Pech (Coppélius )

Coppélius voit se réaliser son rêve. Le livre s'ouvre, et l'image de la belle femme de la poupée - de Coppélia) s'anime : Coppélia/ Swanilda sort de la page pour venir à lui. Coppélius déclare son amour à cette image de Coppélia, la femme de sa vie (disparue? morte? seulement imaginaire?). Swanilda, se rendant compte du jeu dangereux dans lequel elle est entraînée, ôte rapidement le costume et la couronne de « reine du blé », qui la font prendre pour une autre.

Nolwenn Daniel

Swanilda, révoltée d'être l'objet des fantasmes d'un névropathe, défie Coppélius : elle le nargue en espagnole, en écossaise. Elle n'est pas une poupée, elle ! Coppélius, exaspéré par ce manège, tente - avec Spalanzani - de s'emparer de Swanilda. Pour lui réserver quel sort? 
De retour, une des camarades de Swanilda,  découvrant du haut de l'escalier ce qui se passe, part chercher du secours et revient avec Frantz. Tel un chevalier, le jeune homme affronte Coppélius, et arrache Swanilda à ces lieux maudits.

Christophe Duquenne -  Mélanie Hurel


ÉPILOGUE

Swanilda et Frantz se retrouvent, comme dans  un autre monde. Echappés des griffes de Coppélius, ils restent en état de choc.
Les fantômes et les peurs s'évanouissent.  «Passés de l'autre côté du miroir», Swanilda et Frantz peuvent savourer leur bonheur... sur lequel continuera peut-être de planer une ombre.

samedi 5 mars 2011

Rencontre Coppélia


Dorothée Gilbert - Yann Saïz

Rencontre autour de Coppélia, Amphithéâtre Bastille, 5 mars 2011
Avec Dorothée Gilbert, Mathias Heymann et Yann Saïz
Patrice Bart (chorégraphe) et Kathy Ernould (chef de chant)

vendredi 18 février 2011

Caligula

Stéphane Bullion

La figure Caligula, entre mythe et réalité, a imprégné faussement les esprits à travers ses représentations tant artistiques que biographiques comme souvent les personnages paroxystiques. Nicolas Le Riche s’est adjoint Guillaume Gallienne pour s’affronter au sujet en déconstruisant les idées reçues, avec un parti pris qui peut paraître parfois dérangeant mais qui donne une véritable signature artistique à l’œuvre.
Partant de La Vie des douze césars de Suétone, les auteurs ont délaissé le commentaire linéaire d’un historien très hostile à l’augustat pour extraire les faits marquants et vérifiés –en fait très peu- et construire à son tour un imaginaire crédible autour de l’homme, Caius Augustus Germanicus, et non plus du Caesar dit Caligula.

Stéphane Bullion

Il est admirable que dans cette première grande œuvre chorégraphique, Nicolas Le Riche ait évité l’écueil de la régurgitation scolaire du danseur de niveau stellaire qu’il est. Il s’est effacé modestement derrière son histoire et a ici construit un ballet qu’il aurait sans doute aimé danser –comme il l’a finalement fait en 2008- et non pas un exercice de style autour de sa maîtrise technique virtuose. Il a envisagé le ballet du point de vue de l’homme et à mis sa danse au service de l’histoire, c’est-à-dire quoi et comment exprimer à travers des mouvements, des états d’âme déconstruisant ainsi tout autant l’histoire de Caligula que la manière d’élaborer un ballet. En mêlant aspects classique et contemporain, il s’est éloigné des poncifs des deux techniques faisant parler en premier lieu les corps et les expressions comme éléments unificateurs. Nicolas Le Riche a ainsi choisi d’attribuer des typologies très nettes aux différents rôles, un Caligula instable, un Mnester incisif et tranchant, un Chaerea hiératique, une Lune espiègle et légère, une Caesonia ludique et futile.

C’est la musique de Vivaldi qui a rythmé la construction de ces typologies et le choix des Quatre saisons, presque anecdotique à la base, pour illustrer les quatre années de règne de l’empereur, se prête plus volontiers qu’on l’aurait cru à la progression narrative tant la ligne musicale est bien exploitée dans la chorégraphie, le printemps dévoué aux débuts plaisants du règne, l’été dessinant les premières menaces, la tristesse de l’automne développant le complot et l’hiver annonçant la fin, l’ensemble repris en forme de résumé des humeurs de l’empereur dans le cinquième acte. C’est également parce qu’elle est mise en relief par les pauses qu’élabore Louis Dandrel pour le mime Mnester qui lui même sert de mise en abyme au propos. Ainsi, un dialogue solidement ancré dans la construction de l’œuvre sert de fil rouge au drame. Le décor, simple et efficace, met bien en valeur les apparitions de Caligula, ses entrées en contre jour par un escalier illuminé ou les ailes bordées de colonnes cinabres d’où jaillissent en grappes les ensembles dynamiques. 

Avec cette troisième reprise du ballet, Caligula se décline désormais sous les traits de Stéphane Bullion qui tant dans le rôle de l’empereur que dans celui du pantomime Mnester a vraiment porté la chorégraphie de Nicolas Le Riche dans son sens le plus inspiré au cours de ce mois de février.

Stéphane Bullion
En l’absence de Jérémie Bélingard qui avait créé le ballet, Stéphane Bullion a d’abord imposé sa marque comme figure absolue et indiscutable de l’auguste, tellement Mathieu Ganio qui reprenait le rôle après l’avoir également dansé lors de la création, n’a pas paru avoir les moyens de présenter une vision adaptée à la figure délicatement dessinée de l’empereur de Nicolas Le Riche. Faute d’une danse puissante et significative mais plus encore d’une capacité d’interprétation variée et nuancée, dans la danse comme dans le jeu de scène, celui-ci n’a pu que donner à voir une version plate dénuée de sens d’un portrait qui semble fouillé et subtile de la personnalité de l’empereur lorsque dansé par Stéphane Bullion.

Stéphane Bullion
Nicolas Le Riche n’a certes pas facilité la tâche de son danseur-titre en ciselant un être à la fois grandiose et impérial dans son autorité lorsqu’il ne danse pas, et tourmenté et indécis dans ses mouvements. C’est par son corps et ses sinuosités que Caligula montre son caractère fantasque et incontrôlé, sa folie et sa démesure, mais de manière plus analytique que spectaculaire. Caligula se singularisait en effet dans l’étrange parce qu’il maniait l’ironie jusqu’au dernier degré. Il poussait tout jusqu’aux limites, la haine, l’amour, les mesquineries, les stupidités. En cela, il renvoyait aux autres une image dérangeante. En projetant l’histoire dans l’extrême détail du mouvement et des regards, le chorégraphe propose une vision très intellectualisée dans une chorégraphie minutieusement pensée du personnage. Il faut alors vivre cette incarnation et ne pas simplement la danser sans quoi chaque geste paraît d’un académisme plat. Du petit sourire en douce de la fête introductive au cauchemardesque éclat de rire de dérision face à sa mort, Caligula triomphe insidieusement.
Le Caligula écrit par Nicolas Le Riche n’a de tyrannique que ses incisions au couperet que seul un danseur puissant et virtuose mais mesuré peut rendre afin de restituer a minima l’aspect violent du personnage que personne ne conteste : celui-ci se doit d’être présent, même s’il n’intéresse pas in fine le chorégraphe et n’est qu’un side-effect. Il est difficile en peaufinant ses arabesques et en escamotant le peu de spectaculaire dans les sauts de rendre plus qu’un homme touchant voire insignifiant. Or si Nicolas Le Riche s’est écarté des banalités véhiculées par l’image que l’on donne d’un homme de pouvoir sanglant pour s’intéresser à dépeindre l’individu et son caractère, il ne gomme pas pour autant l’aspect irrationnel et violent de Caligula, il le montre subtilement.


Stéphane Bullion

Dans son portrait intérieur de Caligula, Stéphane Bullion restitue bien la dureté, la froideur, le caractère impitoyable de l’empereur, sa différence avec les autres et magnifie son statut de Dieu vivant. Il tient de bout en bout sous une apparence contemplative ou imprévisible, le fil tenu d’une distance avec le reste des danseurs et la tension du prédateur qui observe ses proies mais aussi les menace, certain de sa supériorité ou tout du moins d'un pouvoir qu'il utilise à volonté. C’est la danse heurtée et puissante que restitue Stéphane Bullion tressautant au moindre mouvement musical qui apporte du signifiant à la déraison sanguinaire que l’histoire a retenue. Caligula solitaire paranoïaque à l’extrême est incarné par une démarche parfois voutée, un œil sournois, une colère, une violence qui semblent toujours contenues. Car Caligula ne trucide pas à tour de bras, il torture par son emprise psychologique. Il fait peur par l’imprédictibilité de son caractère et de ses idées. Il impose la terreur sur scène par sa seule présence et met mal à l’aise le spectateur qui voudrait le voir voler, le voir resplendissant dans ses arabesques, le voir lâcher une puissance qu’à l’inverse, il contient en permanence. Car Caligula est fébrile et malade, ses sauts sont rugueux, ses mouvements saccadés et parfois non terminés illustrant l’instabilité de l’empereur. Nicolas Le Riche a ainsi sacrifié la facilité et l’esthétique de la danse au profit d ‘une profondeur narrative inscrite dans les mouvements.

Stéphane Bullion

En parallèle, comme pour Caligula heureux par moment, Caligula absent, les yeux vers l’infini, Caligula curieux de la Lune ou des gestes de Mnester, Caligula rempli de bonheur serein avec son cheval, Caligula peureux, calculateur, méfiant, Caligula perdu: ce sont des sensations que Stéphane Bullion n’a aucune peine à déployer à travers ses regards et ses attitudes corporelles, ce dos rond, ce cou rentré pour illustrer la méfiance ou tendu à l’extrême pour se donner à la Lune. La perfidie de l’empereur, ces larges sauts pour assener sa puissance un instant et se contenir le suivant, ce regard innocent puis menaçant envers la Lune.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta

Autour de Caligula gravitent donc les personnages réels ou irréels, objets de  fantasmes ou de menaces. Si Nicolas Le Riche semble avoir voulu renforcer la présence de Caesonia sur scène dans cette nouvelle version en lui offrant une introduction brève mais impressionnante, il ne lui donne pas de rôle plus important dans la narration et sa disparition furtive à la suite de l’empereur après le spectacle de Mnester laisse un des rares goûts de regret dans la construction du ballet. Peut-être a-t-il voulu ainsi marquer l’infortune de l’empereur qui aspirait à l’amour absolu et irréel de la Lune et devait se contenter d’une épouse terrestre, la quatrième, signe de son insatisfaction et offrir ainsi un contrepoint à la magnifique apparition rêvée de Caligula. 

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta

Clairemarie Osta dans ce rôle immatériel de la Lune a réussi à suggérer la fugacité et l’irréel des visions de Caligula. Elle est l’illustration parfaite de l’éclosion de la petite boule intouchable que l’immense Caligula/Bullion évoque entre ses mains et la confrontation des deux danseurs est une des parties les plus magiques de la chorégraphie. Celle-ci dévoile des pas de deux originaux qui ne reposent pas sur le contact entre les danseurs. La rencontre étant irréelle, ils se complètent et s'électrisent, jeu de chasse et de fuites. En apparaissant dans le monde de Caligula, Clairemarie Osta ne descend pas sur terre vers l’empereur, elle élève Stéphane Bullion avec elle dans une sphère en apesanteur. Il relève le défi et s’immisce alors un instant dans la transparence de son rêve. Sa danse adopte la texture de celle de la Lune, légère et fugace. Caligula hallucine et le spectateur souffre de voir cette rencontre impossible. De faibles lumières rasantes et latérales allègent l’atmosphère en créant une  bulle élastique dans laquelle les danseurs évoluent.

Stéphane Bullion - Muriel Zusperreguy

Muriel Zusperreguy donne au rôle une teneur plus palpable et plus chaleureuse au mirage, une sorte d’attraction qui tire Caligula vers elle alors que Clairemarie Osta ne semble jamais être à sa portée. Elle donne un peu d’humanité avec une sensualité extrême qui transcende son interlocuteur mais contracte un peu la magie des moments de ses apparitions. Laëtitia Pujol semble plus à la peine pour comprendre le personnage qu’elle danse, à l’image de son Caligula, de manière trop académique, asséchant le propos.

Stéphane Bullion


Sur terre, Caligula voue à Mnester, l’admiration qui le perdra, puisqu’assassiné, dit-on, en allant à une de ses représentations. Rythmant à distance le ballet de ses prémonitions pour prendre à son tour un rôle actif en sortant de sa mise en abyme, l’acteur-pantomime adoré de l’empereur s’installe en icône dans le ballet de Nicolas Le Riche. Si la mise en scène de ses interventions le singularise, il adopte aussi une chorégraphie ancrée dans le tranchant et la gravité. Tout de blanc vêtu, il est le commentateur de la noirceur du règne, augure impitoyable des illustrations contrastées que présente l’ensemble de ses prédictions ou son regard étrange sur les événements.

Mnester et les trois figures
Stéphane Bullion, Alexandre Carniato, Samuel Murez, Erwan  Le Roux
Subrepticement, les mouvements évoquent les personnages tout en gardant une identité propre dans le style. La danse est acérée et terrienne, géométrique et tranchante, reprise en écho ou mise en valeur par les trois figures. Chaque intervention pèse sur le cours de l’histoire et contribue, par sa teneur posée et son aspect incantatoire comme une évocation en noir et blanc dans un univers coloré, à contraster la réalité de l’histoire racontée. Parce qu’il incarne, seul ou avec ses figures, un style contemporain bien délimité par la musique électro-acoustique de Louis Dandrel appuyée par les projections vidéos, Mnester offre un contrepoint fort à Caligula, le miroir de sa part de mystère.

Stéphane Bullion
Lorsqu’il fait face à l’empereur, Stéphane Bullion écrase l’enfant immature et naïf de Mathieu Ganio. Dans ses interventions à l’avant-scène, son autorité dans la chorégraphie et la profondeur de son regard font de Mnester un leader charismatique plutôt inquiétant dans le pur style millénariste alors qu’il se révèle intouchable lorsqu’il officie dans son ultime représentation pour le public de la Cour. Il devient alors l’incarnation du dieu que Caligula prétend être, intouchable et inviolable,  le possesseur de l'avenir, distance du maître à l’élève, révélant l’inanité de l’empereur de Mathieu Ganio. En s’emparant de Mnester comme une bête de scène en forme de rouleau compresseur, à la fois puissant et énigmatique, Stéphane Bullion présente un contrepied -sans doute nécessaire à son art- à sa vision d’un Caligula complexe, dominateur  physiquement mais fragile  psychologiquement dans l’autre distribution et illustre pleinement la position supérieure de la condition de mime dans la Rome impériale.
Nicolas Paul face à Stéphane Bullion dessine un Mnester moins fort et plus mesuré, plus théâtral, d’évidence objet d’amour et de curiosité. Le rapport entre les deux hommes est tout autre dans la confrontation. Rapide et précis dans ses interventions prémonitoires, il se fait objet de désir dans son court dialogue avec Caligula, comme un miroir masculin de la Lune dans ses évolutions impalpables. La distance est alors une forme de respect de l’empereur à l’acteur admiré et non plus une impression de domination et de renonciation.

Nicolas Paul

Que ce soit la Lune ou Mnester, Caligula est en perpétuelle recherche. Cette quête de l’inconnu se concrétise également dans son rapport à Incitatus, son cheval. Mais à la différence de La Lune rêvée ou de Mnester intouchable, Caligula domine Incitatus. Son regard d’amour est plein de maîtrise et le manège, s’il représente un moment de poésie dans le ballet, semble bien incongru dans la progression de l’histoire, si ce n’est qu’Incitatus est presque le seul à regarder sans juger Caligula.
En opposition à ses amours, la Cour offre une danse caractérisée par son agressivité tout en gardant l’élégance de la noblesse d’état qu’elle représente dans des ensembles clairs et distincts. Les sénateurs de noir vêtus opposent une danse aérienne à celle terrienne des suivantes dorées.
Chaerea, vieux sénateur dont Caligula aimait à se moquer, fait figure ici de meneur d’une révolte collective, une révolution de palais où les courtisans, las de l’imprédictibilité de l’empereur, de son extrême impudence, vont se résoudre à s’en débarrasser.

La Cour menée par Yann Saïz et Aurélien Houette

Les éclairages chaleureux et les tenues dorées des femmes soutiennent une agitation perpétuelle dans une cour vaine. Les fastes et le dynamisme de la Rome impériale s’incarnent dans un corps de ballet soudé qui externalise son inutilité, voire son désœuvrement par une chorégraphie répétitive et faussement acérée, visuellement diablement efficace. Les sénateurs, portent un costume près du corps qui les délimite sur le fond clair de la scène dans les airs comme des couteaux maniés à vide lors de leurs multiples évolutions de groupe, souvent soutenues par des mouvements du bas de corps très précis, dans les jetés ou les autres sauts aux poses très marqués. C’est aussi ce bouillonnement qui fait ressortir la singularité des interventions de Caligula, posées dans les moments où il participe à la fête, violentes et précises lorsqu’il n’était pas invité. En dressant ce portrait du décadent au quotidien, Nicolas Le Riche rajoute de l’ambigüité au portrait de l’empereur, et si le spectateur n’est pas appelé à aimer Caligula, il n’est pas découragé à détester Chaerea et les comploteurs.

Stéphane Bullion - Aurélien Houette

Trois "physiques" se sont appropriés le rôle avec autorité, Aurélien Houette s’imposant par sa force et sa capacité de proposer une opposition raisonnable à la carrure de Stéphane Bullion, en particulier lors de la crise d’épilepsie. Adrien Couvez a su ajouter juste ce qu’il faut dans l’interprétation pour présenter un aigri naturel dans le cours du ballet. Yann Saïz avait la tâche plus difficile d’imposer un faible à travers sa silhouette interminable dominant tous les danseurs sur scène, mais comme Adrien Couvez avait sorti ses tripes pour dominer, Yann Saïz s’est intériorisé pour montrer une souffrance plus sincère que le personnage spontanément calculateur d’Aurélien Houette.
Stéphane Bullion

La tonalité générale du ballet de Nicolas Le Riche dresse une peinture sans complaisance mais aussi sans outrance de la vie de Caligula. En se reposant sur la danse riche, sincère et réaliste de Stéphane Bullion, toujours émotionnel dans ses réserves comme dans ses emportements, il évite les excès et les bavardages superflus, allant directement à l’essentiel tout en offrant une texture riche, maintenant l’ensemble de son histoire par de légères touches expressives et marquantes qui surfent sur la musique de Vivaldi travaillée avec poigne par Frédéric Laroque. Un beau ballet minutieusement pensé et réalisé avec talent.

Stéphane Bullion

mercredi 16 février 2011

Dérision

Caligula - Stéphane Bullion

mercredi 2 février 2011

Mnester




Stéphane Bullion en Mnester

lundi 31 janvier 2011

Caligula 31 janvier - 24 février 2011



La description synoptique du ballet se trouve dans l'entrée sur le ballet de 2008 : Caligula



Stéphane Bullion
Caligula
Ballet en cinq actes
Argument - Nicolas Le Riche et Guillaume Gallienne
Musique - Antonio Vivaldi Les Quatre saisons (édition critique de Paul Everett et Michael Talbot)
Création électroacoustique - Louis Dandrel
Chorégraphie - Nicolas Le Riche
Dramaturgie - Guillaume Gallienne
Scénographie - Daniel Jeanneteau
Vidéo - Raymonde Couvreu
Costumes - Olivier Bériot
Lumières - Dominique Bruguière
Orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction musicale et violon solo - Frédéric Laroque
Ballet créé pour le Ballet de l'Opéra de Paris le 21 octobre 2005

Stéphane Bullion
Distribution de la Première, 31 janvier 2011

Caligula, empereur de Rome - Stéphane Bullion
La Lune, vision de Caligula - Clairemarie Osta
Mnester, pantomime - Nicolas Paul
Chaerea, sénateur - Aurélien Houette
Incitatus, cheval de Caligula - Mathias Heymann
Caesonia, épouse de Caligula - Eleonora Abbagnato


Stéphane Bullion - Clairemarie Osta
Nouvelle reprise de Caligula qui d’entrée lors de cette Première instaure le thème de la souffrance et de l’incompréhension à travers le portrait que présente Stéphane Bullion du côté humain de l’empereur. Caligula est différent des autres et promène sa différence et son contact inabouti aux personnages qu’il fréquente, les suivants et sénateurs avec qui il essaie au début de donner le change et rapidement, une vision de l’étrange s’impose comme un anachronique de profundis. Dans son personnage, Stéphane Bullion restitue merveilleusement la contradiction de l’être qui tue ses désirs et qui s’engage dans une fuite vers l’avant. Ici, elle se fait par rupture et le laisse étranger à la scène de la vie.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta

Stéphane Bullion ouvre ses yeux, regarde avec insistance, rit parfois d’où il est et de ce qu’il ressent, bref contact avec la réalité mais c’est la fuite dans le rêve avec La Lune, l’insolite avec son cheval et l’accomplissement personnel avec Mnester qui momentanément  donne un sens à son existence, alors que les contacts avec les sénateurs et ses suivants ne sont que lassitude et problèmes.
Diaphane et fugitive, Clairemarie Osta incarne une Lune de désir, un idéal de mystère qu’il veut percer et qui révèle la teneur de ses souffrances. Personne en quête, tour à tour émerveillé puis agacé, il n’a de ressource que de tuer cet être immatériel qui le renvoie à l’inaccessible à l’inverse de son cheval Incitatus.

Stéphane Bullion - Nicolas Paul
Dans sa fascination pour Mnester, le pantomime, il retrouve le caractère impalpable de l’irréel mais aussi du jeu, sans cesse recommencé de l’acteur qui évolue dans un monde factice. 
La connexion parfaite avec le Mnester de Nicolas Paul a sans doute bénéficié ici de la lecture que Stéphane Bullion va présenter lui même de Mnester dans une autre distribution.

Le duo entre les deux hommes est magique. Alors que La Lune n’est que fugacité et touche impressionniste, Mnester est le symbole du temps qui s’arrête, du possible, de l’ouverture vers la connaissance de soi, l'incarnation de l'accomplissement.


Avec ses trois interlocuteurs de l’étrange, Caligula se démarque fortement des intrigues romaines et la mort le saisit dans une réalité qu’il fuyait. Touché à mort, il retombe sur terre et montre l’ampleur de son incompréhension. Alors que Nicolas Le Riche semble avoir bridé ses pas tout au long du ballet comme s’il voulait montrer le malaise ou l’incongruité  de Caligula, il écrit dans ces dernières minutes, un solo d’une violence inouïe que Stéphane Bullion porte au paroxysme dans une opposition presque impossible entre un corps à la puissance démultipliée et un visage terrorisé et malheureux qui restitue la fragilité de l’homme affrontant la mort. En quelques minutes, le retour sur sa brève vie, la grandeur, le regard sur les autres, le rire sur soi, l’incompréhension, l’agressivité, la souffrance, la peine… 

Stéphane Bullion



dimanche 9 janvier 2011

Le lac des cygnes

Stéphane Bullion (Siegfried)

Comme souvent avec Rudolf Noureev, sa lecture des classiques propose une ouverture vers la créativité dramatique. S’il s’appuie fortement sur la trame classique du Lac des cygnes, il compose grâce à quelques idées de génie insérées subtilement, dans la narration et dans la chorégraphie, une histoire riche et interactive que les danseurs, du corps de ballet aux solistes, sont intimés de s’approprier afin d’élaborer chaque soir, un nouveau drame.

Stéphane Bullion (Wolfgang) - José Martinez (Siegfried)

Le Lac des cygnes est peut-être le plus abouti des ballets de Rudolf Noureev dans sa poursuite de la revalorisation de  la danse masculine, avec une mise en avant du rôle de Siegfried, suggérée dans le récit littéraire mais qui ne s’était pas concrétisée dans la chorégraphie d’une époque où tout tournait autour de la Prima ballerina.

Pour servir son propos, Rudolf Noureev donne du début à la fin au prince un interlocuteur fort en la personne de Wolfgang/Rothbart, véritable maître de cérémonie du ballet qui rend les apparitions d’Odette anecdotiques. C’est la richesse de cette relation qui nourrit la narration du ballet.

Qu’il rêve ou pas, puisque le ballet s’ouvre sur le prince endormi, tout laisse à penser que Siegfried reconnaît le ravisseur d’Odette en Wolfgang, son précepteur  qui vient le réveiller. Comment va-t-il gérer cette information et quelle conséquence cela va générer sur le déroulement de l’histoire ?



Stéphane Bullion (Siegfried) - Karl Parquette (Wolfgang)
Dans son palais, à la veille de sa majorité, Siegfried se rend compte que son destin –pouvoir et création d’une dynastie- ne l’intéresse pas. L’histoire du Lac des cygnes dans la version de Rudolf Noureev consiste à illustrer les causes de cette constatation, sa fuite de la réalité et le développement des conséquences de ses prises de position.

Face au prince mélancolique aux désirs refoulés, la figure multiforme de "l’autre possible" du rêve et de la dark fantasy,  est incarnée par Wolfgang-Rothbart, sérieux précepteur au premier acte ou puissant seigneur au troisième, qui la nuit, hante le lac voisin sous les traits d’un oiseau. Siegfried, prince au fatum tragique, ne se lit qu’à la lumière de sa relation à son alter ego sur scène, le mystérieux Wolfgang qui se révèle à chaque acte une facette de sa personnalité.


Un certain regard


Christophe Duquenne (Siegfried)
Siegfried est donc la source de cette histoire et ses rapports avec Wolfgang, son précepteur sont la clé qui noue la trame dramatique du ballet.   Si l’on est Karl Paquette, on est vraiment rêveur et si Stéphane Bullion, son magnétique précepteur l’allume, on en tombe amoureux. Pourquoi alors prétendre à cette vie de Cour qui ne peut satisfaire son choix ?  Si son Wolfgang est le distant Stéphane Phavorin, on reste dans un état d’hésitation qui parcourt tout le ballet, plonge dans l’entre deux du rêve sans jamais prendre position.

Lorsque Christophe Duquenne s’empare de Siegfried, il devient fleur bleue et plonge dans un romantisme absolu où il croie que tout est possible, donc que son précepteur Yann Saïz résoudra la triste équation de l’amour impossible en ces temps et en ces lieux. En se livrant sans retenue, il plonge dans la mélancolie qui parait dès lors annoncer une série d’événements noirs.

Face aux romantiques fragiles et manipulables, des princes forts donnent des allures politiques au ballet. Ce n'est pas tant l'attirance vers Wolfgang mais sa mise à l'écart qui conduit le prince à s'éloigner alors que l'étiquette l'empêche de s'exprimer plus clairement.  La variation lente éminemment émotionnelle révèle les interrogations et le mal être de Siegfried et ouvre le ballet sur la poésie du lac. Après l'immatérielle rêverie, la chasse permet au prince de s'évader concrètement.


Stéphane Bullion (Siegfried)

Si l’on est José Martinez, on va s’affronter au complot qui s’ourdit dans la tête du Wolfgang de Stéphane Bullion pour lui piquer sa place à la Cour et auprès de la reine, alors que si l’indépendant Stéphane Bullion subit les directives et brimades de Karl Paquette, il cherche des dérivatifs à cette pression, trouvant au bord du lac une communion avec la nature pour s’échapper des contraintes de la vie du prince qu’il refuse d’être.


La fuite idéale

Stéphane Bullion (Rothbart en oiseau)

Sur le lac, le repos éternel est presque atteint sous forme d’idéalisation et les mouvements des cygnes sont majestueux et libres, figures d’odalisques. Mais ce ballet aquatique n'est que surface et la nuit porte également l'empreinte d'un génie maléfique.

Stéphane Bullion (Siegfried)
Sur le lac, règne donc un oiseau de nuit qui terrorise ce cheptel de cygnes dont la princesse Odette, idéal compromis de non femme est une délicate souveraine. Siegfried y reconnaît-il la femme capturée dans son rêve et quelles sont les raisons qui le poussent à unir son destin à la malheureuse captive ?

Emilie Cozette promène sur le lac sa grâce détachée expliquant à ses princes rencontrés au détour d’une chasse impromptue qu’elle pourrait redevenir femme s’ils lui juraient l’amour éternel mais à quoi bon ? Entourée de ses copines, n’est-elle pas plus à son aise que dans un monde que ses interlocuteurs Stéphane Bullion, José Martinez et Karl Paquette semblent refuser ? Dans cet univers étrange, sa rencontre avec le prince n'est pas fusionnelle et si elle voit en Siegfried, une possibilité de s'échapper, elle ne se remet pas totalement à lui, reconnaissant  la puissance et la domination de l'oiseau, qui finalement chasse le prince.

Stéphane Bullion (Siegfried) - Emilie Cozette (Odette)

Pour Laëtitia Pujol, s’ajoute à la fatalité de la malédiction le fait que tout se passe comme si elle ne rencontre jamais de princes. Elle exhale la tragédie à chaque pas dès son apparition, cela sert son propos, moins le ballet.
Ulyana Lopatkina est fataliste et même si elle trouve un charme à José Martinez, nul doute qu’elle se plaît mieux à tirer le maximum de sa condition de cygne narcissique en explorant la sinuosité de ses mouvements avec lenteur et précision. Elle reste fermée au dialogue tant son étrangeté la conditionne également au dessus de ses consoeurs.

Emilie Cozette (Odette)
Mais si Ulyana Lopatkina n’en fait pas une stratégie, juste une circonstance, Agnès Letestu est une dominante. Son lac, ses compagnes, son maître qu’elle défie vaillamment pour en tirer une illusion de souveraineté. Un jour peut-être, elle gagnera, tout en regrettant sans doute, une possible mais trop brève ouverture vers l’amour.


Au royaume du geste fatal

Stéphane Bullion (Siegfried)
Au Palais, les princes indécis et encore un peu dociles s’amusent à peine, lorsqu’ils y assistent, aux divertissements en leur honneur.
Ils rêvent encore à l’ouverture vers l’irréel d'une vie autre, parfois incarnée par Odette, qu'ils ont pu entrevoir précédemment. Les plus directifs dissimulent l’ennui en cherchant une porte de sortie, participant poliment aux réjouissances tout en réfléchissant à la manière la plus efficace d'annoncer à leur mère qu'ils n'épouseront pas les princesses proposées. C'est d'ailleurs singulièrement en pleine explication qu'Odile surgit accompagnée de Rothbart.

Que voit Siegfried en Odile que Wolfgang sous les traits du noble Rothbart lui propose comme compagne? Est-ce une simple méprise qui tourne au sincère tragique ? Une connivence avec un précepteur transformé ? Un refus de l’autorité parentale, en quelque sorte une affirmation de sa majorité assumée ? Un suicide symbolique ? Une défiance de soi ? Une couverture pour vivre leur amour dans les mensonges de la bienséance royale ?

Stéphane Bullion (Siegfried) - Emilie Cozette (Odile)
Odile est l’ingénue du ballet. Emilie Cozette utilise  les atouts de  son charme joueur pour s’amuser quinze minutes avec un plaisir évident et sans méchanceté aucune. Très complice avec Rothbart, elle instille avec tact ses marques de séduction.

Stéphane Bullion (Rothbart) - Ulyana Lopatkina (Odile)
Plus réservée et moins mobile, Ulyana Lopatkina cherche à tester si elle peut donner une version polarisée de son Odette, qui alors, tromperait sans effort le pauvre Siegfried de José Martinez, un peu en perdition à ce moment du ballet. Agnès Letestu, au charme ravageur, fait de son Odile une pointe acérée dans le coeur de son même Siegfried.  Si Ludmila Pagliero semble avoir  sous joué la  caractérisation d'Odile, on la préfère à Laëtitia Pujol qui en garce un peu trop caricaturale, doit avoir été bien malmenée par papa Rothbart, que ce soit le franchement gay Benjamin Pech ou les plus ambigus Yann Saïz et Stéphane Phavorin. Elle révèle alors par défaut des Siegfried, soit franchement idiots, soit vraiment saisissant l’arme du suicide à pleines mains, qui n'avaient pas besoin de ça pour ne pas exister.

Stéphane Bullion (Rothbart)
Mais quels sont les dessins de Wolfgang/Oiseau noir se présentant en Rothbart ? Pourquoi cachait-il sa fille Odile à Siegfried ? Pourquoi alors qu'il semble arriver à son but, condamne-t-il le prince en lui enlevant Odile qui se substituait très bien à Odette ?

Si l’on est Stéphane Bullion, précepteur titanesque, on désire encore s’amuser en titillant les émois sexuels de Karl Paquette, lui montrant bien qu’Odile n’est franchement qu’une femme alors que son attirante puissance s’affiche.  Si on l'a joué sournois au premier acte, le but est clairement d'accéder au pouvoir en liquidant de quelle que manière que ce soit José Martinez, à l’aide d’une Ulyana Lopatkina très volontaire ou d’une Emilie Cozette, très joueuse, les complices idéales de son dessein.
Le Rothbart de Karl Paquette s'inscrit dans le mystère de son Wolfgang, présence presque invisible mais pourtant pesante et incisive au moment clé du pas de trois.

Yann Saïz est l’eau qui dort pour mieux noyer d’une vague d’Odile ses petits princes dominés, Christophe Duquenne toujours éperdu, Mathias Heymann terrorisé. Benjamin Pech en Wolfgang, qui semblait tellement désirer Siegfried se venge, à la fois de la gent féminine sur le lac et de ses amours déçus dans un troisième acte très violent et plein de ressentiment.


Le Lac
 
Ulyana Lopatkina protégée par les cygnes
Alors que la tragédie est à son comble, Siegfried n’est que mort de honte d’avoir involontairement condamné Odette au cours de ses errements personnels ; le chemin de croix n’est pas terminé, sa première leçon d'adulte est de gérer la conséquence de ses actes. Il faut retourner sur le lac, revoir Odette et se faire pardonner, s’abîmer dans son chagrin quand tout a échoué ou se réaliser dans l’évasion ultime, solution suprême aux problèmes suggérés au premier acte.
Un moment, une vie sur le lac paraît la solution et Siegfried tente une nouvelle fois la communion avec Odette, mais si celle-ci lui pardonne, l’oiseau veille.

Le lac devient alors le véritable héros du ballet, les cygnes y déploient leur mélancolie, les ailes lourdes, subissant le destin, alors qu’Odette, singularisée par la trahison et les espoirs déçus, s’affole.

Stéphane Bullion (Siegfried) - Emilie Cozette (Odette)
Siegfried, une dernière fois, apparaît comme uni à son futur, mais celui-ci n'est plus vers la vie, mais vers la mort. Si elle pardonne à Siegfried, elle accepte le fatum qui la conduit d’une manière ou d’une autre, poussée symboliquement par Siegfried ou concrètement par l’oiseau noir, vers une mort inéluctable.

Stéphane Bullion (Siegfried) - Emilie Cozette (Odette)

Siegfried, pénétré des événements qui se sont déroulés ces dernières heures, arrive à terme de ses réflexions. Son passage à l'âge adulte a échoué et sa destinée de prince maudit le conduit vers la mort que lui propose Odette et que concrétise Rothbart dans sa terrible résolution d'avoir le dernier mot. Le lac prend le pas sur les esprits et engloutit Siegfried alors que l’oiseau noir emmène Odette.
Rothbart protéiforme a vaincu. Amoureux vengé ou comploteur en bonne position de réussite, il impose en tout cas son pouvoir sur le lac.

L'oiseau (Stéphane Bullion) triomphe de Siegfried (José Martinez)