vendredi 5 mars 2010

La Dame aux camélias



Stéphane Bullion - Michael Denard
Acte 1

Cette saison n’offrait pour cette reprise de La Dame aux camélias qu’une seule prise de rôle pour le couple principal, l’Armand de Karl Paquette mais quatre nouvelles paires se sont finalement produites sur scène. En effet, aux côtés de Stéphane Bullion et Agnès Letestu, les immortels du DVD, et Mathieu Ganio et Clairemarie Osta, seuls rescapés de la création à Paris, Isabelle Ciaravola (qui dansait avec Stéphane Bullion en 2008) accompagnait Karl Paquette alors que Delphine Moussin, ancienne partenaire de Manuel Legris (à présent à la retraite) trouvait un Armand en Benjamin Pech, lié jadis à Eléonora Abbagnato (en congé de l’opéra actuellement). Suite à la blessure malencontreuse d’Isabelle Ciaravola, Delphine Moussin a repris son rôle aux côtés de Karl Paquette. Aurélie Dupont, absente en 2008, retrouvait la scène aux côtés de Jiří Bubeníček du ballet de Dresde qui avait dansé en 2006 avec Agnès Letestu. Terrains conquis ou à conquérir ?

Mathieu Ganio & Clairemarie Osta
Acte 3

Peut-être au regard de ce que l’on attendait d’eux, Mathieu Ganio et Clairemarie Osta sont restés très en deçà cette année de l’intérêt qu’ils avaient suscité précédemment, notamment par le manque d’alchimie entre les deux protagonistes, comme si l’usure d’un couple se faisait ressentir chez les danseurs. Plus que l’impression de ne pas apporter de chaleur dans leur interprétation, c’est un nivellement des relations tant au point de vue gestuel que technique, et par conséquent des émotions dont la paire a souffert. Mathieu Ganio est un danseur aux lignes pures et à la danse très esthétique mais son Armand est pénalisé par un faible engagement dramatique qui annihile certains ressorts de l’action. Il danse souvent pour la perfection de ses lignes et non pas pour la crédibilité de l’histoire. Ses émois sont parfois stéréotypés et grossiers avec peu de variations et délivrent un Armand un peu trop convenu, dans l’amour comme dans la détresse. A cet égard, le solo de la lettre au deuxième acte est d’une épure stylistique qui n’a d’égale que la déconnection avec l’histoire. Pas de rage dans les mouvements ni de fureur dans les regards, une variation comme une autre sans signification, alors qu’elle est le tournant de l’action. L’échange est absent au niveau de la danse également. Ses rapports avec sa partenaire dans les pas de deux s’en trouvent particulièrement affectés, et ceci d’autant plus que les portés ne sont pas aussi fluides que l’on pourrait s’y attendre.

Mathieu Ganio & Clairemarie Osta
Acte 2


Clairemarie Osta est bien plus impliquée dans son personnage mais elle paraît souvent seule sur scène et tourne quelque peu en rond. Laissée seule à la construction de l’histoire, tout au long du ballet, elle manque de nuances dans son jeu et la progression de la psychologie de son personnage est peu visible dans sa danse. Elle paraît souvent effacée et sans relief face à son partenaire peu démonstratif. Sa Marguerite semble souvent s’ennuyer et par conséquent, ennuie le public également.

Karl Paquette Isabelle Ciaravola & Adrien Bodet
Acte 1

L’ennui, c’est assurément ce qu’on ne peut pas reprocher à Isabelle Ciaravola, merveilleuse Marguerite, piquante, vive et dramatique à souhait. Isabelle Ciaravola est resplendissante dans la seule représentation qu’elle a pu mener dans le rôle de Marguerite. Une danse parfaite de légèreté et d’émotion avec Armand, de véhémence et de souffrance avec Monsieur Duval, de lutte émouvante avec Manon. Tout dans la Marguerite d’Isabelle Ciaravola se concrétise dans le jeu et par la danse. Elle exacerbe la joie de vivre et la passion dans le premier acte et le début du second dans un style mordant qui dépeint la courtisane rayonnante, elle révèle un personnage plus introverti et réflexif dans la fin du ballet avec une danse délicate et très travaillée. La construction du personnage est très bien développée, l’évocation de ses doutes face au duo Des Grieux/Manon au premier acte pondérant son attirance pour Armand qui se retrouve dans le pas de deux du premier acte et son affrontement avec la Manon d’Eve Grinsztajn. Mais c’est peut-être la détresse qu’elle exhale dans son pas de deux avec Monsieur Duval qui montre le mieux son implication dans l’histoire.

Florian Magnenet, Isabelle Ciaravola & Eve Grinsztajn
Acte 3

Malheureusement, Karl Paquette en Armand rivalise avec Mathieu Ganio dans le vide abyssal de son interprétation. Encore, Mathieu Ganio fait montre d’une danse élégante pour le confort des yeux et d'élans parfois touchants, alors que Karl Paquette, trop préoccupé par le défi technique, est d’une platitude absolue dans tout ce qu’il fait au mieux, au pire il reproduit des gestes stéréotypés de prince de ballet qui n’ont pas lieu d’être dans La Dame aux Camélias. Comme on avait déjà pu le constater dans la Troisième Symphonie de Gustav Mahler, il ne semble pas être très à l’aise dans les chorégraphies de John Neumeier. Avec Delphine Moussin, mais on lui accorde ici le crédit du manque de répétitions, il est maladroit dans les pas de deux, notamment celui de la campagne, et dans le jeu, en particulier dans le bal où il ne fait montre d’aucun sentiment, laissant Delphine Moussin se débattre pour montrer qu’il est en colère.

Stéphane Bullion
Acte 2

Le personnage d’Armand est un rôle en or pour les danseurs masculins car c'est un véritable emploi d'interprète ce que n'offre guère les ballets classiques où ils sont souvent les accompagnateurs de ballerines qu'on ne regarde pas vraiment. L'intrigue de la Dame aux Camélias repose sur la nature de l'échange mais surtout la qualité de l'interprétation. Armand, séducteur et vengeur est la clé de la réussite. Jiří Bubeníček, Stéphane Bullion et Benjamin Pech avec des ressources diverses selon leur style, l’ont bien compris, donnant une tournure différente à l’ensemble du ballet par leur forte personnalité pour le premier, par leur profonde implication dramatique pour les deux autres.

Delphine Moussin & Benjamin Pech
Acte 2

Benjamin Pech dresse un Armand très singulier, homme sûr de lui, dans la séduction comme dans le bonheur et dans la vengeance. Un caractère fort qui fonce sur Delphine Moussin comme si cela tombait sous le sens et qui se livre au plaisir avec assurance dès son amour certain, alors même qu’il ne semble guère douter. Son Armand est plutôt prétentieux au début mais son amour exacerbé pour Marguerite dans le second acte relativise le caractère presque odieux du personnage sûr de lui qu’il avait d’abord dressé. Si sa variation de la lettre est un peu décevante en raison d’une danse un peu étriquée, il affirme cependant ici aussi dans le jeu, une fureur rentrée qu’il va libérer dans l’acte suivant de manière très froide mais efficace. Son Armand est alors une peste sans nom qui rumine une vengeance avec un défi permanent face aux autres personnages, son Olympia (une Laure Muret avec qui il affiche une belle complicité), Gaston et bien entendu Marguerite.

Isabelle Ciaravola, Mathias Heymann & Delphine Moussin
Acte 3

Delphine Moussin est à ses côtés plus femme fatale et victime que courtisane flamboyante, mais sa Marguerite délicate et profonde règne sur la scène d’une manière différente. Une certaine faiblesse technique la prive à plusieurs moments d'injecter à travers sa danse une certaine légèreté souveraine, comme dans le pas de deux de la campagne, ou incisive dans le premier acte et dans la confrontation avec Monsieur Duval, mais elle compose un personnage progressivement très intéressant. Si elle se laisse dominer par Armand, elle sait se rebeller et provoquer l’émotion face au père de celui-ci. Cet affrontement lui permet de nuancer son jeu dans sa danse et lancer la fin du ballet dans une atmosphère de souffrance et d’abnégation qui en fait la Marguerite la plus touchante de cette saison.

Jiří Bubeníček & Aurélie Dupont
Acte 3

L’abnégation n’est certainement pas un mot faisant partie du vocabulaire d’Aurélie Dupont qui n’est décidemment pas faite pour ces rôles où la technique doit s’effacer devant la narration, la danse doit refléter des nuances dans les attitudes, les sentiments et les émotions, ici la fragilité et la maladie, l’amour et la passion. Elle ne sait danser que la splendeur et la domination faisant fi de l’histoire. Son attitude pleine de lyrisme dans la variation du premier acte devant Des Grieux et Manon à un moment où Marguerite doit être saisie de doutes lance bien mal le ballet. Son personnage de grande bourgeoise plutôt que de fine courtisane n’a aucune nuance, du début à la fin. Quelques toussotements évoquent vaguement sa maladie mais elle respire plutôt la santé et la supériorité, défiant Armand et martyrisant presque Monsieur Duval dans le pas de deux du deuxième acte qu’elle est la seule à rater complètement dans un numéro de virtuosité très mal venu alors qu’il doit évoquer sacrifice et souffrance et qui n'introduit pas du tout la suite de l'histoire.

Jiří Bubeníček
Acte 2

Si la représentation ne sombre pas, c’est grâce à son partenaire qui livre avec une grande efficacité un Armand bout en train et jovial au début, puis excessivement froid dans sa colère mais pétri de remords à la fin. On sent une grande maîtrise de la scène chez Jiří Bubeníček, une sorte de jouissance de la danse qui convient plus à son personnage qu’à celui de Marguerite. Sa danse un peu exotique du point de vue du style est beaucoup moins soignée que celle de ses collègues parisiens mais il sait utiliser sa puissance pour faire passer des idées. Il laisse cependant percer un professionnalisme qui prend parfois le pas sur le sens et l’émotion que doivent générer le ballet mais il arrive à dresser une évolution du personnage qui ne laisse pas indifférent, même si un peu simpliste. L’association avec Aurélie Dupont n’est pas des plus heureuses car le duo semble plus rivaliser dans le show off surfait que s’associer pour raconter une histoire et donne l'impression d'un constant surrégime difficile à supporter à la longue. Même si on peut justifier par un éloignement géographique l’entente peu adéquate dont ils ont font montre sur le principe, mais aussi techniquement dans les pas de deux, on ne peut que regretter que tant de talent ne tourne à vide dans ce ballet.

Stéphane Bullion & Agnès Letestu
Acte 2

Ce qui fait la force de la distribution formée de Stéphane Bullion et Agnès Letestu, c’est cet engagement commun qui s’harmonise parfaitement dans une narration au principe même de La Dame aux Camélias. Les deux danseurs évoluent dans le même paradigme. Cette primauté de l’interprétation est inhérente à leur personnalité plutôt réfléchie et discrète mais cette année, le polissage de leur partenariat les fait monter d’un cran dans le raffinement et l’émotion, mais aussi dans le lyrisme de leurs confrontations.

Stéphane Bullion & Agnès Letestu
Acte 3

Stéphane Bullion se laisse aller dans sa danse et dans les portés à des expressions subtiles et toujours très significatives de son Armand introverti et ténébreux, rongés intérieurement par les sentiments, en somme incroyablement romantique. Il révèle des relâchements émotionnels qui dégagent parfois une sensualité absolue dans les pas de deux ou une violence incroyable lorsqu'il laisse place à sa fureur dans la variation de la lettre ou dans la scène du bal lorsqu’il danse avec Marguerite. Il respire les émois d’Armand avec un incroyable naturel à travers sa danse. Agnès Letestu est une Marguerite entourée d’une aura dans les périodes de joie soutenue par une danse acide et mordante. Puis elle se replie sur elle-même au fur et à mesure de son déclin avec une variété d’expressions dans les gestes comme dans les regards. Elle témoigne avec tact et finesse de ses sentiments qu’ils soient amoureux ou désespérés, elle restitue le profil d’une femme simple mais travaillée par le doute et la maladie.

Stéphane Bullion & Agnès Letestu
Acte 3

Par la qualité de leur jeu et de leur danse, ils arrivent à dérouler l’histoire dans une limpidité qui comporte toutes les recettes de l’argument théâtral, le jeu de la séduction, l’érotisme de l’amour serein et la sexualité de l’amour qui doute, enfin le drame qui termine en apothéose le ballet. Ensemble ou séparément, ils n’oublient jamais le fil conducteur de cette histoire dans laquelle ils semblent avoir trouvé le paroxysme de leur art.

Stéphane Bullion & Agnès Letestu
Acte 3

Des paires nouvelles également chez le couple Des Grieux/Manon même si Isabelle Ciaravola et Christophe Duquenne restent inaccessibles dans le domaine de l’émotion, du lyrisme et de la qualité de leur interprétation. Christophe Duquenne sait en particulier conférer toute la tristesse de Des Grieux au premier acte et tout son désespoir au second dans la tragédie de la mort de Manon mais aussi dans le pas de trois avec Marguerite. Isabelle Ciaravola donne à Manon sa belle assurance et son implication totale dans le personnage. Elle en fait une redoutable séductrice puis tentatrice dans l’affrontement avec Marguerite.

Isabelle Ciaravola & Christophe Duquenne
Acte 1

Eve Grinsztajn a paru très à l’aise quant à elle dans la troisième partie du ballet, Manon perdue et magnifique de tragédie que ce soit avec Christophe Duquenne ou Florian Magnenet. Ludmila Pagliero est une Manon plus dure et plus introvertie. Elle dresse une vision d’une Manon peu généreuse et égocentrique qui s’accorde mieux avec le Des Grieux de Jérémie Bélingard qu’avec celui Mathias Heymann et qui rivalise mieux avec Agnès Letestu qu’avec Clairemarie Osta qu’elle écrase un peu.

Christophe Duquenne & Eve Grinsztajn
Acte 3

Mathias Heymann est admirable dans sa danse mais semble en retrait dans l’interprétation, avec un manque de lyrisme dans le dernier acte qui réduit un peu l’effet de la confrontation des couples Des Grieux/Manon–Armand/Marguerite. Florian Magnenet, partenaire d’Eve Grinsztajn évolue dans le même registre que celle-ci, plutôt effacé et esthétique au premier acte, poétique au dernier et cette harmonie confère au duo une véritable figure miroir au couple principal comme le font Isabelle Ciaravola et Christophe Duquenne.

Josua Hoffalt & Muriel Zusperreguy
Acte 3

Chez le couple fanfaron Gaston/Prudence, Mélanie Hurel et Muriel Zusperreguy communiquent sur scène une aisance et un plaisir évident. Là encore, Christophe Duquenne mais aussi Josua Hoffalt sont des partenaires qui jouent dans le même registre et qui enlèvent la partie de campagne avec maestria. Nicolas Paul qui reprenait le rôle s’affirme moins cette année, tout comme Vincent Chaillet qui paraît encore un peu timide dans l’exubérance requise.

Christophe Duquenne & Mélanie Hurel
Acte 3

Deux Olympia imposent cette année un caractère fort et flamboyant, la sensuelle et volcanique Juliette Gernez qui challenge parfaitement le couple Stéphane Bullion/Agnès Letestu et Mathilde Froustey qui irradie d’un piquant acidulé dans son personnage de coquette et de garce. Leurs Olympia se distinguent dès le premier acte par des personnalités clairement démonstratives dans les scènes de groupe et au cours de la partie de campagne, et elles personnalisent parfaitement le rôle clé qu'Olympia joue dans les rapports entre Armand et Marguerite au troisième acte.

Stéphane Bullion & Juliette Gernez
Acte 3

On ne saurait refermer le chapitre des rôles annexes sans mentionner les charmants Comtes de N., personnage ingrat qu'Adrien Bodet et Simon Valastro ont brillamment joué chaque soir au détour d'une retentissante claque au premier acte, d'un moment de compassion sur les Champs-Elysées ou dans la scène du bal.
De même on n'oublie pas le "Père Duval" incarné tour à tour par Michaël Denard, dont c'était les adieux à la scène le 25 février ou Andreï Klemm, dont la présence tout au long du ballet, comme interlocuteur d'Armand, ou dans le pas de deux décisif du deuxième acte, confère une force particulière à cette figure sombre de la vie des héros.

Simon Valastro
Acte 1

La Dame aux camélias
, avec sa narration très forte resserrée autour du couple principal, ne néglige pas pour autant le corps de ballet qui trouve de multiples scènes de groupes parfois un peu restreints, mais néanmoins essentiels à la scénographie. La construction du ballet autour des trois pas de deux trouve en effet dans les bals et la partie de campagne, une manière élégante d'accompagner une histoire que conduisent les deux protagonistes principaux. Même s'il est souvent en action en parallèle, ce qui peut phagocyter l'attention, John Neumeier a conçu un raffinement extrême dans les détails qui fournit à Armand et Marguerite, un écrin de grand luxe pour briller.

La partie de campagne
Julien Meyzindi, Nicolas Paul, Stéphane Bullion, Mathilde Froustey, Josua Hoffalt & Muriel Zusperreguy
Acte 2

Avec cette quatrième reprise, un cycle s’achève, des images fugaces enluminent les esprits, des joies, des regards, des gestes, d’autres resteront gravés à jamais, des moments intenses d’émotion et de jouissance pure provoqués par l’accomplissement de l’art. La Dame aux Camélias est un ballet très simple sur une histoire très simple mais magnifiée par certains interprètes, elle laisse une impression de richesse chorégraphique, musicale et émotionnelle.

Stéphane Bullion
Fin

samedi 20 février 2010

Rencontre Siddharta


Rencontre Siddharta
, amphithéâtre Bastille, 20 février 2010

Siddharta : Stéphane Bullion
L'Eveil : Alice Renavand
Chorégraphe : Angelin Preljocaj
Chef de chant : Caroline Beaugrand


Ambiance très décontractée pour la rencontre avec le nouveau ballet d’Angelin Preljocaj qui s’attache en quelques mots à présenter le Bouddha, puis en de nombreuses remarques et corrections à travailler avec la distribution incarnée par Stéphane Bullion qui sera Siddharta et Alice Renavand qui sera l’Eveil.



Angelin Preljocaj fait preuve d’un humour qui touche ses interprètes qui sourient souvent. On sent une réelle complicité entre les deux danseurs, dans les gestes comme dans les sourires, les ratés et les réussites, ambiance douce et feutrée des rapports de l’apprentissage des mouvements. Le passage répété est très esthétique et comme il est très sensuel, cette relation est donc primordiale.


Des portés aériens où Angelin Preljocaj corrige beaucoup la position des bras de l’Eveil et où il montre souvent, trouvant quelque confort dans les bras de Stéphane Bullion. Des placements très précis qui auréolent le Bouddha assis dans une position d’attente, des contacts physiques émotionnels, un pied dans une main, deux mains qui se touchent. Déjà toute une évocation en quelques minutes.
Puis c’est le pas de deux avec la musique, une musique indianisante de Bruno Mantovani, mystérieuse et souple comme les mouvements. Les danseurs évoluent parfois comme au ralenti et Alice Renavand apparaît comme suspendue dans les airs.


Deux autres distributions sont prévues dans les rôles de Siddharta et de l'Eveil : Jérémie Bélingard/Clairemarie Osta, Nicolas Le Riche/Aurélie Dupont.
Dans les autres rôles principaux :
Le Roi : Wilfried Romoli
Sujata : Muriel Zusperreguy ou Charlotte Ranson ou Alice Renavand
Yasodhara : Christelle Granier ou Alice Renavand ou Muriel Zusperreguy
Le Compagnon de Siddharta Ananda : Stéphane Bullion ou Aurélien Houette ou Marc Moreau

mardi 2 février 2010

La Dame aux Camélias Première 2 février 2010



Marguerite : Agnès Letestu
Armand : Stéphane Bullion
Monsieur Duval : Michaël Denard
Prudence : Muriel Zusperreguy
Le Duc : Laurent Novis
Le Comte de N. : Simon Valastro
Manon Lescaut : Isabelle Ciaravola
Des Grieux : Christophe Duquenne
Olympia : Juliette Gernez
Gaston Rieux : Josua Hoffalt

Tâche à la fois facile et difficile pour Stéphane Bullion et Agnès Letestu de reprendre les rôles qu’ils ont gravés dans les mémoires de manière si spectaculaire en 2008.
Difficile car la captation de Thomas Grimm est désormais un point de référence et le jeu des acteurs y était très abouti et facile car les conditions dramatiques dans lequel l’enregistrement a eu lieu et le peu de répétitions qu’ils avaient eues ensemble leur laissait une marge d’évolution qui sans être infinie était variée. Il semblait logique que les deux danseurs qui n’avaient jamais dansé ensemble en 2008 avant ce film allaient mettre à profit ces deux dernières années de fréquentation assez régulière dans d’autres ballets.
Pour la Première de cette saison, ils ont choisi de se démarquer légèrement de ce qu’ils avaient présenté à la hâte en 2008 qui était plus le résultat plutôt réussi d’ailleurs d’une rencontre spontanée entre deux grands acteurs, mais avec des racines sans doute encore profondément ancrées dans les personnages qu’ils avaient dessinés, l’un avec Isabelle Ciaravola en Marguerite, l’autre avec Hervé Moreau en Armand. Or, on ne peut pas faire plus différent qu’Agnès et Isabelle, qu’Hervé et Stéphane.
Tabula rasa.

Acte 1

Oubliée la Marguerite, grave, cérébrale, retenue et infiniment triste de sa vie, qui s’offre comme à regret ou au moins a minima, un dernier petit luxe avant de mourir, un sucre d’orge qui s’avère n’être pas si doux que ça. Disparu l’Armand spontané mais figé sur ses principes, dur et impitoyable dans son jeu de séduction ancré dans la naïveté de sa jeunesse éclatante. La version 2010 accueille deux jeunes gens qui partent certes d’une position différente, elle la coqueluche parisienne, lui le beau gosse provincial un peu orgueilleux, mais qui se lancent d’entrée sur la même longueur d’onde. Choc de la rencontre, plaisir partagé dès le premier pas de deux. Agnès, sourire aux lèvres taquine à peine celui qu’elle sait vouloir et le lui montre. L’oeil brille, les mains s’effleurent, exercice de séduction mutuel, équilibre des tensions. Là où Armand dans l’inflexibilité de son impétuosité soumet en 2008, il partage et ouvre un personnage finalement plus amène, à la fois moins mystérieux mais pas moins tentateur. Si on avait l’impression que tout pouvait basculer ici en 2008, cela n’est plus le cas cette année, Armand se laisse aller à la séduction, là où avant il faisait plier. Si on perd un peu la notion d’alternative qui existe dans le choix de Marguerite très présent dans le livre où, même si elle est d’entrée sous le charme d’Armand, elle n’en laisse pas moins percevoir la possibilité d’y renoncer si lui non plus ne se soumet pas à ses volontés, on gagne en richesse du personnage qui apparaît plus ouvert et plus joyeux, comme les longs moments d’insouciance et de gaieté qui sont évoqués par Alexandre Dumas fils.

Acte 1

Marguerite est un peu plus ambiguë alors mais l’harmonie qui règne dans la danse des deux interprètes dans le premier pas de deux renforce ce sentiment d’amour inéluctable. Le personnage d’Armand apparaît moins hermétique, peut être aussi moins complexe, mais Stéphane Bullion fouille énormément les détails comme Agnès Letestu l’avait toujours fait. Son Armand est moins brut dans le premier acte, ce qui lui permet de faire ressortir avec fraîcheur cet atout dans l’évolution de son personnage jaloux au troisième. Il dresse un Armand en trois étapes bien distinctes qui rythment parfaitement le cours du ballet.

Des Grieux et Armand (Acte 1)
Cet aspect noir d’Armand n’apparaît au début que dans l’interaction avec Des Grieux et Manon où il laisse apercevoir le caractère de souffrances qu’il recèle au plus profond de lui. Ce pas de trois très harmonieux avec les interprètes idéaux de Des Grieux et Manon est donc un moment clé qui libère des indices sur la personnalité tourmentée d’Armand, qui permet de lire ses violences futures sous la lumière de l’engagement et de la sincérité de ses sentiments. C’est aussi dans le pendant féminin de cette rencontre avec les interprètes de Manon Lescaut qu’Agnès Letestu dresse son allure à la fois impérieuse mais vulnérable avec subtilité. Sa variation devant le couple de théâtre est très travaillée et montre bien que c’est là qu’elle décide qu’Armand vaut le coup et lui permet ce relâchement dans le pas de deux.
Acte 1

Le pas de deux de la séduction qui suit l’intermède dans son salon est du grand art du point de vue à la fois de la danse mais aussi de la dramaturgie. La danse du séducteur est d'abord précise et affirmée puis devient ample et majestueuse personnifiant la réussite de ses efforts. Dans les dix minutes du pas de deux, Stéphane Bullion exemplifie la timidité et les interrogations d'Armand, puis la certitude et la joie du succès au bout du chemin dans des mouvements qui parlent d'eux-mêmes. Agnès Letestu rayonne et maîtrise cet effort et émet des signaux auxquels il répond à la seconde. Admirablement construit autour de l’échange, tout est préparé et déterminé, il n’y a plus qu’à se glisser dans les pas, dans les portés, dans les attouchements. Stéphane Bullion est indéniablement plus à l’aise dans les manipulations ce qui libère également Agnès Letestu et leur permet de se livrer à l’expression des sentiments dans le plus infime détail. Il reste quand même des moments très forts où par exemple, une joue sur la jupe de Marguerite apporte à Stéphane Bullion plus de joie que ce camélia rouge dont il n’a alors de cesse qu’il ne devienne blanc.

Acte 1

Blanc, c’est donc la couleur du deuxième acte. C’est peut-être là qu’ils ont le moins bougé leur interprétation parce qu’outre ce pas de deux central particulièrement rude dans ses portés et austère dans sa composition lente, la consommation de l’amour s’y étale avec la même fraîcheur et la même joie, avant de déboucher sur les mêmes angoisses chez Marguerite et la même hargne chez Armand. C’est encore du couple parallèle, cette fois-ci Gaston et Prudence que naît l’alimentation d’une relation plus sereine. Cette évolution est d’autant plus marquante que Josua Hoffalt et Muriel Zusperreguy n’en font jamais trop comme c’était le cas de Dorothée Gilbert et Karl Paquette, se fondant dans l’ambiance doucereuse des joies de l’amour naissant.

Acte 2

Le pas de deux qui consomme officiellement la liaison après la rupture avec le duc est chargée d’émotion et d’une complicité totale que la plus grande fluidité des portés nourrit plus encore que dans le premier acte. La sensualité des contacts entre les deux danseurs fait frémir, lorsque dos à dos, leurs mains se rejoignent, lorsqu’ils échangent un premier regard, lorsque la tête Agnès Letestu repose sur l’épaule de Stéphane Bullion, à quelques centimètres de son visage épanoui d’amour. De la sérénité de la musique et des mouvements s’exhale toute une expression de sentiments dans les gestes et les attitudes qui se personnifient au final dans l’abandon de Marguerite dans les bras d’Armand, remarquable relâchement d’Agnès Letestu dans les airs.

Acte 2

Cette sérénité permet tout alors d’effectuer le contraste avec l’arrivée de Monsieur Duval le renoncement de Marguerite et la colère d’Armand. La deuxième partie de l’acte annonce en effet la noirceur de l’histoire, même s’il restait dans le pas de deux entre Michaël Denard et Agnès Letestu, un zeste de nostalgie parfois touchante, en particulier dans la fébrilité de Michaël Denard à porter Marguerite, une prise de conscience de la mesure du sacrifice qu’il demande. Cela le transforme du père intraitable en être humain touché et même touchant alors que c’est lui qui condamne l'union et donc le bonheur des deux héros. Cette touche d’humanité chez Monsieur Duval fait écho au roman où l’on apprend que celui-ci soutiendra Marguerite dans ses derniers jours.

Acte 2

Le point d’orgue de l’acte est néanmoins la variation de la lettre de rupture, où Stéphane Bullion transforme sa personnalité jusqu’alors forte mais avenante, en une explosion de hargne et de haine. Le jeune homme discret, presque timide du premier acte qui s’était ouvert au contact de Marguerite referme la coquille sur sa rancœur, le visage hermétique ne se contracte que pour exprimer la douleur. Ce solo très musical est un comme un feu d’artifice que Stéphane Bullion déclenche dans des mouvements d’une vitesse et d’une précision exceptionnelles, avec une férocité exprimant totalement son violent désespoir. Cette crise spectaculaire s’achève après une course à l’explication qu’il n’a pas besoin d’avoir, la vue de Marguerite avec un autre homme provoquant son évanouissement. C’est dans ce final surprenant qu’on décèle la personnalité d’Armand qui n’est pas un homme méchant, mais un homme blessé qui aime, un homme impétueux et puissant, ce qu’incarne totalement Stéphane Bullion dans ce solo.

Acte 3

Car oui, lorsqu’il rencontre Marguerite sur les Champs-Elysées au début du troisième acte, il l’aime encore et de l’agressivité d’Olympe paraît naître l’idée d’un complot pour la rendre jalouse. Juliette Gernez retrouve ici ce rôle qu’elle incarne avec une autorité et une exubérance particulière. Dans la forte personnalité d’Olympe, on voit non seulement la courtisane en vue mais aussi celle qui pourra tancer Marguerite et provoquer sa jalousie. Incidemment, Juliette Gernez paraît voler Armand à Marguerite, alors qu’Eve Grinsztajn en 2008 avançait une séduction plus subtile. A ces démonstrations emphatiques, Armand n’en montrera que plus de dégoût, après leur scène d’amour, que Neumeier ne conclut pas par un orgasme, par un repli sur lui-même. Stéphane Bullion dès lors est vraiment possédé et son interprétation du pas de deux des retrouvailles est complètement exaltée. Si l’apparition de Marguerite le surprend, il n’a pas encore analysé ses sentiments et se retrouve partagé entre le plaisir de la voir, la douceur avec laquelle il lui enlève son manteau dans lequel il plonge son visage de bonheur contredite immédiatement avec hargne dans laquelle il le jette par terre et semble la fuir. Mais le contact avec Marguerite est trop fort et la tension est ultime. Les retrouvailles sont lentes et très tendues, faites de moments où ils s’épient tour à tour, de très belles attitudes des deux danseurs se détournant l’un de l’autre puis cédant irréductiblement à l’attraction. Il y a alors un jeu très subtil entre Stéphane Bullion et Agnès Letestu car si Marguerite arrive soumise, elle doit faire céder Armand. Le pas de deux reflète cette hésitation du jeune homme, et s’il est plus serein qu’en 2008, c’est que Stéphane Bullion a intériorisé sa violence. On lit très bien sur le visage et dans les gestes de Stéphane, l’image de la souffrance et l’hésitation qui en découle, et le doute qui s’installe alors chez Agnès Letestu n’en est pas moins poignant. Le passage après la scène d’amour et les orgasmes est à cet égard magnifique de tension et le jeu des danseurs au paroxysme de la perfection.

Acte 3

Stéphane Bullion est d’une cruauté infinie dans sa décision finale très autoritaire d’exiger la soumission car il ne donne jamais l’impression que tout est arrangé mais qu’au contraire, Marguerite devra toujours faire ses preuves. Il était beaucoup plus ouvert en 2008 laissant une porte ouverte à l’interprétation de ses sentiments. Cette année, lorsqu’il lui tend la main pour la reddition, elle parait infiniment plus malheureuse. Mais cela reste toujours un pas de deux de la fureur, même si plus esthétisé dans la danse, il est plus noir dans l’expression des sentiments car malgré les retrouvailles, Stéphane Bullion exprime clairement son impossibilité d’oublier, le visage fermé, la mâchoire contractée pour signifier sa douleur.
Marguerite a peut-être perçu cela dans l’apparition tentatrice de la déchéance de Manon, une remarquable Isabelle Ciaravola qui exprime la perdition et l’échec de Manon et obsède Marguerite en l’entrainant loin d’Armand, alors que le très sensible Des Grieux de Christophe Duquenne laisse Armand dans ses doutes et sa peine.

Acte 3

Ce n’est donc pas un hasard si cette rage intérieure resurgit pleinement lors de la scène du bal où l’ivresse d’Armand laisse percer des sentiments d’amour fou et de jalousie au-delà du raisonnable. Juliette Gernez n’est d’ailleurs pas pour rien dans cette exacerbation des mouvements d’humeur et recevra son lot de violence en retour dans une claque retentissante d’Agnès Letestu et un rejet non moins violent de Stéphane Bullion à la fin de la scène. Dans ce bal, Stéphane Bullion dirige l’action de main de maître avec son ivresse très spontanée et toujours bien vue, très réaliste et exprimée dans la danse comme dans ses rapports aux gens. S’il termine avec cette scène son effort chorégraphique, il n’en demeure pas moins le spectre qui hante Marguerite en lisant son journal qui rapporte les derniers jours de celle-ci. C’est évidemment plus dans le moment pathétique où Marguerite croit reconnaître Armand au théâtre que dans ses écrits et ses échanges avec le couple Des Grieux-Manon qui sont ses seuls compagnons que le ballet prend sa tournure dramatique et poignante. L’émotion n’est plus uniquement sur scène mais dans la salle. La fin du ballet révèle une Agnès Letestu incroyablement nuancée et subtile dans sa dégradation physique alors que Stéphane Bullion, son journal à la main se liquéfie sur le côté de la scène.
Dans cette soirée Stéphane Bullion et Agnès Letestu ont exalté cette histoire d’amour en détaillant avec précision et glamour la complexité des relations humaines dans un cadre socialement difficile. En sublimant leur danse nourrie par un jeu tragique et complexe magnifiquement assumé, ils ont restitué cette passion tragique en en dressant des rapports tumultueux qui émeuvent. Un grand moment d'art dramatique, de danse et d’émotion.


La Dame aux Camélias 2 février - 4 mars 2010




La Dame aux Camélias
Ballet en un prologue et trois actes d'après le roman d'Alexandre Dumas fils
Musique - Frédéric Chopin
Chorégraphie et mise en scène John Neumeier (1978)
Décors et costumes - Jürgen Rose
Lumières - Rolf Warter
Ballet entré au répertoire de l'Opéra de Paris en le 20 juin 2006
Orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction musicale - Michael Schmidtsdorff
Pianos - Emmanuel Strosser, Frédéric Vaysse-Knitter
La description synoptique du ballet se trouve dans l'entrée sur le ballet de 2008 "La Dame aux Camélias 21 juin-11 juillet 2008"

Frédécic Chopin
1810-1849


C'est le bicentenaire de la naissance de Frédéric Chopin sans qui la Dame aux Camélias de John Neumeier ne serait pas ce qu'elle est ou ne serait pas tout court peut-être.
Merci à l'un d'avoir créé cette musique merveilleuse et à l'autre de l'avoir choisie pour son ballet.
Merci aussi à Stéphane Bullion et à Agnès Letestu qui ont dansé avec ferveur cette Première de la reprise 2010 de la Dame.


Stéphane Bullion et Agnès Letestu