dimanche 22 avril 2012

Première de l'Histoire de Manon, 21 avril 2012

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

Grand retour sur la scène parisienne de L’histoire de Manon de Kenneth MacMillan avec pour cette Première, un couple qui déjà s’illustrait en 2003 lors de la dernière reprise.
Clairemarie Osta trouve ici un rôle de prédilection qui sied à merveille à son tempérament artistique, une actrice fine à la danse ouvragée qui déploie des variations intenses dans ses émotions et ses intentions en réponse à ses humeurs face à ses partenaires, la passion pour son amant Des Grieux, l’attachement touchant à son frère Lescaut, la séduction face aux courtisans qui lui offrent la vie qu’elle désire, le dépit et même la fureur une dernière fois face au geôlier. La Manon de Clairemarie Osta n’est pas franchement une croqueuse d’hommes, elle montre très bien ses velléités à rester avec Des Grieux lorsque celui-ci  est là alors qu’elle n’est pas non plus résistante aux richesses que lui fait miroiter son frère. C’est cette balance très finement menée qui lui permet de briller au juste milieu dans la scène de la séduction où elle passe de gentilshomme en gentilshomme dans une sorte de bulle hors du temps qui lui permet d’oublier Des Grieux, non pas comme un défi à elle-même mais comme une sorte de plaisir à être désirée et à être mise en valeur. Ce moment lui permet d’exister pour elle seule, non dominée par les hommes, que ce soit Lescaut ou Des Grieux, ou son protecteur Monsieur de G.M.  Le personnage qu’elle dresse est léger et insouciant, généreux et non calculateur.

Clairemarie Osta

Nicolas Le Riche en chevalier Des Grieux est plus réaliste et par la même ancré dans la réalité dans son amour torturé. Une fois le premier revers subit, il est encore plus anxieux et sur ses gardes, mais chaque fois qu’il retrouve Manon, il rend les armes. Distant comme emprunt de sa qualité de chevalier, petit jeune homme de bonne famille, il apparaît souvent subir les scènes de groupes un peu vulgaires ou scabreuses où il disparaît parfois dans la masse de courtisans sur scène alors qu’il dévoile son charisme et sa danse précise dans soli et pas de deux et s’illumine au contact de Manon, sa raison d’exister dans ce monde de débauche. La chorégraphie de MacMillan est particulièrement exigeante pour le chevalier et Nicolas Le Riche glisse dans les arabesques comme dans un gant. Dans sa tenue blanche, son corps s’étire et se déploie comme un prolongement à son amour. Dans les pas de deux, les portés périlleux sont maîtrisés de main de maître dans une fluidité que n’explique pas seule la silhouette diaphane de sa Manon. 

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta


En relisant l’Abbé Prévost, Kenneth MacMillan a donné un rôle primordial à Lescaut, le frère de l’héroïne, celui par qui tout arrive et qui, comme un maître de cérémonie, organise l’action. Le ballet s’ouvre sur un Stéphane Bullion déterminé, dépeignant d’emblée le militaire pas commode mais assez amène qu’il va s’évertuer pourtant à nuancer à travers une personnification haute en couleur pour offrir un personnage plutôt sympathique. Après une première variation tonitruante qui campe un Lescaut brillant et hâbleur, on entre dans la complexité d’une  figure plus subtile.  Il adore sa sœur, mais on comprend bien vite que cette aura protectrice le sert dans ses dessins calculateurs. Pourtant, jamais Stéphane Bullion ne donne à penser qu’il n’est pas sincère dans son amour pour Manon, et se marie parfaitement ainsi à Clairemarie Osta dont il fait bien ressortir les similarités familiales comme l'élégance ou la joie de vivre mais l’esprit calculateur en plus. Après avoir vu d’un mauvais œil Des Grieux qui le gêne dans son entremise avec Monsieur de G.M., il s’associe à lui pour l’amour de Manon.

Stéphane Bullion
 
Avec sa maîtresse, une Alice Renavand remarquable, il varie également ses attitudes, mais fait très bien ressentir la distance qu’il met dans son comportement envers une soeur et une maîtresse. Irrésistible de drôlerie dans son solo et dans le pas de deux de l’ivresse, Stéphane Bullion livre un aspect de son talent comique qu’on avait déjà pu apprécier dans Cendrillon. Porté ici au rang de l’art, il conduit un deuxième acte dans une ivresse joyeuse qui révèle un peu plus que le Lescaut fort et gouailleur, qu’il a voulu montrer au premier acte, un homme simple et léger, heureux de son sort dans ce monde de luxe. En dehors de ce besoin d’argent, c’est un festif et Alice Renavand lui donne une réplique moins accessoire qu’au début du ballet. Elle est elle-même une jouisseuse qui s’oppose un peu à la réserve d’une Manon destinée aux plus grands, mais dont in fine le caractère semble proche, sorte de double pratique à l’interdit de l’inceste.

Stéphane Bullion - Alice Renavand

Outre ce quatuor parfait, les rôles annexes du ballet sont ici dansés et interprétés dans une cohésion dramatique, le brio d’Allister Madin en chef des mendiants, Stéphane Phavorin, Monsieur de G.M. fat et exemplifiant totalement les côtés détestables de la richesse et son pouvoir, les trois gentilshommes d’Audric Bezard, Aurélien Houette et Yann Saïz ont une classe folle dans une débauche que Des Grieux s’interdit et le geôlier d’Emmanuel Hoff est d’une morgue juste sans donner dans l’excès.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta - Stéphane Phavorin

Au finish, tant de maestria a fait souffler sur cette Première une bouffée de fraîcheur  jouissive sur la scène de l’Opéra de Paris grâce à la puissance narrative d’un ballet à la chorégraphie très exotique dans le répertoire parisien mais qui interprété de cette manière s’impose d’ors et déjà comme un sommet de la saison.



Distribution de la Première, 21 avril 2012 

Manon Clairemarie Osta
Des Grieux Nicolas Le Riche
Lescaut, frère de Manon Stéphane Bullion
Sa maîtresse Alice Renavand
Monsieur de G.M. Stéphane Phavorin
Madame Viviane Descoutures


samedi 21 avril 2012

L'Histoire de Manon 21 avril-13 mai 2012



L'Histoire de Manon
Ballet en trois actes d’après le roman de l’Abbé Prévost  L’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (1731)
Musique - Jules Massenet (extraits d’oeuvres musicales 1867-1910)
Nouveaux Arrangements et orchestration (2011) - Martin Yates
Chorégraphie et mise en scène (1974) - Kenneth MacMillan réglées par Karl Burnett et Gary Harris
Décors et costumes - Nicholas Georgiadis
Lumières - John B. Read
Orchestre de l'Opéra national de Paris
Direction musicale - Koen Kessels

Ballet entré au répertoire du ballet de l'Opéra national de Paris le 9 novembre 1990

Stéphane Bullion (Lescaut)

Argument : (source : Opéra national de Paris)
(Les numéros renvoient à la partition de Leighton Lucas réorchestrée en 2011 par Martin Yates)
 
ACTE I

PREMIER TABLEAU
LA COUR D'UNE HÔTELLERIE, PRÈS DE PARIS

Dans la foule mêlant hommes de qualité, actrices, femmes galantes et mendiants, voleurs à la tire et jusqu'aux chasseurs de rats, on distingue trois personnages: un étudiant de bonne mine (Des Grieux), un monsieur opulent qui doit être un riche financier (Monsieur de G.M.), et un militaire (Lescaut) qui attend l'arrivée du coche.

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta (Manon)

Quand la calèche s'arrête, en descendent notamment une jeune fille, jolie (Manon), et un vieux monsieur qui semble déjà séduit par la charmante. Manon a seize ans, et ses parents l'envoient au couvent. Elle est la sœur du garde Lescaut. Celui-ci fait entrer les voyageurs dans l'auberge, et se rendant compte de l'attirance du vieux gentilhomme pour Manon, entend bien favoriser la poursuite de ces relations dont il pourrait tirer quelque profit avantageux.  Manon découvre alors Des Grieux. Coup de foudre. Instantanément, ils décident de partir ensemble vers Paris. Pendant le voyage, le vieux gentilhomme avait eu soin de donner de l'argent à Manon, sans doute à titre d'« avances»: cette bourse sera d'un bon secours dans leur fuite. Aussi, quand Lescaut et le vieil homme – leur affaire conclue - sortent de l'auberge, c'est pour constater que Manon a disparu.
1. Prélude (La Vierge)* 2. Scène d'ouverture: la cour de l'auberge: (Aubade de Chérubin) 3. Solo de Lescaut (Scènes dramatiques: Macbeth) 4. Danse des mendiants (Scènes pittoresques) 5. Pas de sept: les 3 garçons, 2 clients, 2 courtisanes (Scènes dramatiques: Ariel) 6. L'arrivée du coche et entrée de Manon 7. Manon (Crépuscule) 8. Danse des deux courtisanes (Entracte-Idylle, extrait de Grisélidis) 9. Solo de la maîtresse de Lescaut (Scènes dramatiques) 10. Rencontre de Manon et Des Grieux (Thaïs) 11. Solo de Des Grieux (Ariane) 12. Pas de deux de Manon et Des Grieux (Élégie)

Nicolas Le Riche (Des Grieux) - Clairemarie Osta

Le chef des mendiants, que Lescaut avait surpris à faire les  poches de Monsieur de G.M., raconte le départ précipité de Manon avec son étudiant.

Monsieur de G.M. précise que, lui aussi, est fort intéressé par Manon. Lescaut, qui comprend vite, promet à Monsieur de G.M. d'intervenir en sa faveur auprès de sa sœur, si celui-ci l'aide (en espèces sonnantes et trébuchantes) à retrouver les deux amoureux.
13. Sortie de Manon et Des Grieux (Don Quichotte)

Stéphane Bullion - Stéphane Phavorin (Monsieur de G.M.)


DEUXIÈME TABLEAU
LE LOGIS DE DES GRIEUX À PARIS

Des Grieux est en train d'écrire à son père pour lui demander de l'argent. Manon se montre très amoureuse de Des Grieux. Mais, un moment plus tard, tandis que celui-ci sort porter son pli à la malle postale, Lescaut fait irruption avec Monsieur de G.M. L'effroi, chez Manon, fait bientôt place au plaisir de séduire: devant l'insistance de ce soupirant, dont la fortune ne fait aucun doute, elle part avec lui.
14. Intermède (Cendrillon) 15. Pas de deux de Manon et Des Grieux (Cendrillon) 16. Suite du pas de deux (Ouvre tes yeux bleus) 17. Entrée de Monsieur de G.M. et Lescaut (Cendrillon) 18. Pas de trois: Manon, Des Grieux et Monsieur de G.M. (Va/se très lente)

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

De retour, le malheureux Des Grieux ne trouve chez lui que Lescaut. Décidément peu scrupuleux, Lescaut tente par la manière forte de persuader Des Grieux que cette liaison de Manon avec Monsieur de G.M. ne peut qu'être bénéfique pour eux trois.
19. Duel de Des Grieux et Lescaut (Scènes dramatiques)

Stéphane Bullion - Nicolas Le Riche

ACTE II
PREMIER TABLEAU
UNE SOIRÉE DANS L'HÔTEL PARTICULIER DE MADAME

Demeure aristocrate le jour, l'hôtel de Transylvanie – la nuit venue - se transforme en tripot.
20. La salle de bal (Scènes alsaciennes) 21. Solo de Lescaut (Ariane) 22. Pas de deux de Lescaut et sa maîtresse (Cléopâtre) 23. Duo des deux courtisanes (Don Quichotte)

Manon, habillée somptueusement, arrive en compagnie de Monsieur de G.M. Des Grieux est là aussi, amené par Lescaut, passablement éméché. Manon se trouble, prise entre son affection pour le jeune homme qu'elle sait pauvre, hélas, et l'attrait de la vie luxueuse dont l'autre vieux beau vient de lui faire découvrir les plaisirs.
24. Entrée de Manon (Crépuscule) 25. Solo de la maîtresse de Lescaut (Cléopâtre) 26. Danse des trois garçons (Chanson de Capri) 27. Solo de Manon (Scènes pittoresques) 28. Adage: Manon et le gentilhomme (La Navarraise) 29. Valse (Roi de Lahore)

Stéphane Bullion - Alice Renavand (maîtresse de Lescaut)


Des Grieux supplie Manon de partir avec lui : elle lui suggère alors de tenter sa chance au jeu. Défiant Monsieur de G.M. aux cartes, Des Grieux est surpris en train de tricher. Scandale. Des Grieux et Monsieur de G.M. s'affrontent à l'épée: Des Grieux blesse Monsieur de G.M. au bras.
30. Pas de deux Manon et Des Grieux (Élégie) 31. Solo de Des Grieux (II pleuvait) 32. Le jeu de cartes (Grisélidis) 33. Bagarre (Cléopâtre)

Clairemarie Osta - Stéphane Phavorin - Stéphane Bullion - Viviane Descoutures (Madame)-Nicolas Le Riche

Profitant de la confusion générale, Des Grieux et Manon s'enfuient.
34. Intermède (Bacchus)


Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

DEUXIÈME TABLEAU
LE LOGIS DE DES GRIEUX

Manon et Des Grieux se sont retrouvés, mais le temps presse. Manon, malgré les reproches de Des Grieux, entend bien fuir avec les diamants que Monsieur de G.M. lui a offerts. Le duo est brusquement interrompu par l'entrée des exempts de police conduits par Monsieur de G.M. Ils ont déjà arrêté Lescaut. Ils viennent chercher Manon, que Monsieur de G.M. accuse de prostitution. Dans la dispute qui s'ensuit, Lescaut est tué d'un coup de pistolet.
35. Pas de deux de Manon et Des Grieux: le bracelet (Eve) 36. Pas de deux de Manon et Des Grieux: 2e partie (Grisélidis) 37. Entrée de la police avec Monsieur de G.M. (Cléopâtre)

Stéphane Bullion - Clairemarie Osta - Stéphane Phavorin

ACTE III
À LA NOUVELLE-ORLEANS
PREMIER TABLEAU
LE PORT
On attend l'arrivée d'un bateau venant de France, et amenant en Louisiane - colonie pénitentiaire – malfaiteurs et filles de joie, déportés par ordre du Roy. Parmi les misérables passagers qui viennent de débarquer, se trouve Manon. Des Grieux l'a suivie, en se faisant passer pour son époux. Le geôlier n'est pas insensible au charme de Manon, malgré le triste état dans lequel elle se trouve.
38. Prélude: le port de la Nouvelle-Orléans (Don Quichotte) 39. Arrivée du bateau (Grisélidis) 40. Entrée de Manon (Crépuscule) 41. Pas de trois: Manon, Des Grieux, le Geôlier (Sapho)

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta et Emmanuel Hoff (Le geôlier)

DEUXIÈME TABLEAU
LA CHAMBRE DU GEÔLIER

Le geôlier s'est fait amener Manon. Il la contraint à lui céder. Des Grieux, comme fou, surgit et tue le geôlier.
42. Intermède 43. Pas de deux de Manon et du geôlier (Don Quichotte) 44. Le meurtre du geôlier (Eve)

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

TROISIÈME TABLEAU
LES MARÉCAGES

Manon et Des Grieux ont réussi à s'échapper. Ils errent, épuisés et perdus. Dans un délire fiévreux, Manon revoit défiler les images de sa vie. Il ne reste plus rien de son beau rêve de vie dorée. Après un dernier sursaut, Manon s'effondre et meurt dans les bras de Des Grieux.
45. Le rêve de Manon (condensé des principaux thèmes du ballet) 46. Pas de deux de Manon et Des Grieux (La vierge)

Nicolas Le Riche - Clairemarie Osta

lundi 16 avril 2012

samedi 14 avril 2012

Rencontre Roméo et Juliette


Rencontre Roméo et Juliette, Amphithéâtre Bastille, 14 avril 2012
Avec Vincent Chaillet et Mélanie Hurel
Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola (répétiteur) et Michel Dietlin (chef de chant)

dimanche 1 avril 2012

Dances at a gathering - Appartement

Stéphane Bullion (Appartement)
Dances at a gathering et Appartement au Palais Garnier,  la double affiche complètement antithétique présentée ne sert pas vraiment le style de Jerome Robbins, au demeurant fort bien dansé par le ballet de l’Opéra de Paris (un peu moins bien joué au piano au gré des jours, Chopin est un compositeur plus complexe que ce qui est généralement admis).


Dances at a gathering

Aurélia Bellet- Pierre-Arthur Raveau  (Dances at a gathering)
Trop long, le premier ballet lasse rapidement passée l’appréciation du joli coup de pied des uns, la vitesse  ou l’élévation des autres… Alors que tout ne devrait être que grâce et rêverie, le public  se retrouve vite à compter les minutes qui séparent de l'entracte ou d’Appartement selon qu'on connaît ou pas la seconde œuvre, en redoutant l’étendue des terribles auréoles qui envahissent les chemises  des danseurs : la danse est aussi une question d’esthétique parfois bassement matérielle qui atteint ici son essentielle superficialité…
Si Dances at a gathering avait été couplé avec un autre ballet, il aurait également été possible de faire (un peu) abstraction de la vacuité d’un ballet petit-bourgeois suranné alors même qu’Appartement décline une peinture acerbe contemporaine de la vie quotidienne d'une société familière au plus grand nombre.

Clairemarie Osta-Nicolas Paul  (Dances at a gathering)

Il est alors d’autant plus ennuyeux que La Bayadère donnée concomitamment à Bastille subit avec bien des malheurs la privation des Etoiles et Premiers danseurs réquisitionnés en masse sur ce pensum réputé difficile à danser. Par effet de rareté, cette profusion a néanmoins permis de singulariser de belles individualités moins mises en avant d'habitude, Aurélia Bellet, dégagée de Bayadère suite à la blessure d’Isabelle Ciaravola ou Nicolas Paul, déjà remarqué dans Orphée, Pierre-Arthur Raveau ou Daniel Stokes chez les plus jeunes qui ont un peu rompu le caractère snobinard que prenait cette réunion d’apparatchiks.


Appartement

(de g à d) Adrien Couvez-Stéphane Bullion-Simon Valastro-Ludmila Pagliero (Appartement)

Avec Appartement, c’est une autre dimension. Beaucoup d’Etoiles également mises au service de l’œuvre de Mats Ek qui aborde subtilement avec une inventivité constamment renouvelée la description d'un quotidien redoutable et à travers cet Appartement, Mats Ek réalise une critique sociale très bien vue qui ne verse jamais dans le facile et ne se dépare pas du caractère artistique d'une danse puissante et expressionniste, virtuose et jubilatoire.

Vincent Chaillet (Appartement)
Les images de la vie quotidienne sont abordés de manière presque symbolique dans des lieux discrètement évoqués mais surtout à travers une étude des rapports humains, rapports de couples, rapports d’enfants, rapports de groupes et ceci sur le mode de l'humour, parfois noir, parfois tendre. 
Allers et  retours entre  situation et sentiment, du plaisir à l’utilité de certains ustensiles et leurs fonctions sociales abordés avec acuité et dérision (aspirateur, bidet, cuisinière, télévision,), grandeur et poésie (la porte) avec une énergie extérieure (passage piéton) ou caractérisée d'un charmant lyrisme (valse). Les musiciens du Fleshquartet qui jouent leur composition ne sont pas exclus du débat et sur scène participent par exemple de la révolte des ménagères. C'est la vie courante, en toute simplicité.

Stéphane Bullion-Ludmila Pagliero (Appartement)
La pièce de Mats Ek exploite tous les aspects de l’individu y compris ceux  peu communs comme la voix qui symbolise souvent la contestation, la querelle. Appartement s’inscrit bien dans le style chorégraphique de Mats Ek avec une utilisation de l’énergie et des poses caractéristiques, presque cartoonesques, qu’il travaille d’ailleurs dans la même  intention synthétique. Cela lui permet de livrer un ballet court et pourtant très riche, imaginatif, un ballet puissant, rapide, énergique, sorte d'exorcisme libérateur in fine de toute inhibition, et pourtant tendre et poétique. Riche aussi parce qu’il se poursuit au-delà même de la soirée, les situations vues sur scène se déclinant postérieurement dans l’esprit du spectateur et son propre quotidien.

Stéphane Bullion-Ludmila Pagliero (Appartement)


samedi 31 mars 2012

mardi 13 mars 2012

Jerome Robbins / Mats Ek 13-31 mars 2012


Dances at a Gathering

Chorégraphie (1969) - Jerome Robbins réglée par Jean-Pierre Frohlich
Costumes - Joe Eula
Lumières - Jennifer Tipton
Répétitions - Ben Huys
Piano - Ryoko Hisayama
Entrée au répertoire du Ballet national de l’Opéra de Paris le 16 novembre 1991

(de g à d) : Mathieu Ganio, Agnès Letestu, Muriel Zusperreguy, Mélanie Hurel

Découpage du ballet (source : Opéra national de Paris)
Dances at a Gathering rassemble cinq danseuses et cinq danseurs. Chacun est défini par la couleur de son costume.

1. Mazurka op. 63, n°3 - solo
(danseur en brun)
2. Valse op. 69, n°2 - pas-de-deux, séquence dite «Valse du vent»
(danseuse en jaune et danseur en vert)
3. Mazurka op. 33, n° 3 - adage
(danseuse en rose et danseur en pourpre)
4. Mazurka op. 6,n°4- solo
(danseuse en jaune)
Mazurka op. 7, n° 5 - solo
(danseur en pourpre)
Mazurka op. 7,n°4- trio
(danseuses en rosé et en bleu, danseur en brun)
Mazurka op. 24, n°2- pas de cinq
(danseuses en rose et en bleu, danseurs en pourpre, en vert et en bleu)
Mazurka op. 6, n° 2 - adage
(danseuse en mauve et danseur en vert)
5. Grande valse brillante op. 42 - pas-de-deux, séquence dite «Giggle dance»
(danseuse en jaune et danseur en rouge brique)
6. Valse op. 34, n°2- trio, séquence dite «Trois sœurs»
(danseuses en rose, en mauve et en bleu)
7. Mazurka op. 56, n°2- duo, séquence dite «Big Dog, Little Dog»
(danseurs en brun et en pourpre)

Agnès Letestu
8. Étude op. 25, n°4- solo, séquence dite «La Maîtresse de maison»
(danseuse en vert)
9. Grande valse brillante op. 34, n° 1 - pas de six
(danseuses en jaune, en rosé et en mauve, danseurs en vert, en pourpre et en rouge brique)
10. Étude op. 25, n°5- pas-de-deux
(danseuse en rosé et danseur en brun)
11. Valse op. 70, n°2 - solo, séquence dite «Walk Waltz»
(danseuse en vert, rejointe par les danseurs en vert, pourpre et rouge brique)
12. Étude chromatique op. 10, n°2 - solo
(danseur en brun)
13. Scherzo op. 20, n° 1 - séquence dite de « L'Orage »
(les trois couples de la Grande valse brillante op. 34)
14. Nocturne op. 15, n° 1 - ensemble des danseurs
(le danseur en brun effleure le sol de sa main)



Distribution de la Première 13 mars 2012

Par ordre d'apparition sur scène :
Mathieu Ganio (en brun),
Muriel Zusperreguy (en jaune), 
Benjamin Pech (en vert), 
Ludmila Pagliero (en rose), 
Karl Paquette (en violet),
Mélanie Hurel (en bleu),
Christophe Duquenne (en bleu),
Eve Grinsztajn (en mauve),
Agnès Letestu (en vert),
Alessio Carbone (en rouge brique)

(de g à d) : Christelle Granier, Nicolas Le Riche, Audric Bezard, Simon Valastro, Adrien Couvez

Appartement 

Chorégraphie - Mats Ek
Scénographie, objets  et costumes - Peder Freiij
Lumières - Erik Berglund
Réalisation des lumières - Jörgen Jansson
Musique originale interpétée sur scène par Fleshquartet
Alto - Örjan Höberg
Violoncelles - Mattias Helldén, Sebastian Öberg
Musique assistée par ordinateur - Christian Olsson
Ballet créé pour le ballet de l'Opéra national de Paris le 27 mai 2000

José Martinez


Distribution de la Première, 13 mars 2012

1. La salle de bain : Marie Agnès Gillot et Jérémie Bélingard, Simon Valastro, Nicolas Le Riche, Audric Bezard
2. La télévision : José Marinez (étoile invitée)
3. Le passage piétonnier : Alice Renavand, Laure Muret, Amandine Albisson, Simon Valastro, Adrien Couvez
4. La cuisine (pas de deux) : Jérémie Bélingard, Clairemarie Osta

Jérémie Bélingard - Clairemarie Osta
5.  Jeux d’enfants : Amandine Albisson, Christelle Granier, Simon Valastro
6. Valse : Laure Muret/Audric Bezard, Clairemarie Osta/Jérémie Bélingard, Marie-Agnès Gillot/José Martinez , Alice Renavand/ Nicolas Le Riche
7. Marche des aspirateurs : Marie-Agnès Gillot, Clairemarie Osta, Alice Renavand, Amandine Albisson, Laure Muret
8. Duo des embryons : Simon Valastro, Adrien Couvez
9. Grand pas de deux : Alice Renavand, Nicolas Le Riche
10. Finale : tous les danseurs

Nicolas Le Riche - Alice Renavand

mercredi 7 mars 2012

Josua Hoffalt étoile


La Bayadère 7 mars-15 avril 2012



La Bayadère
Ballet en trois actes
Chorégraphie et mise en scène - Rudolf Noureev d'après Marius Petipa
Livret de Marius Petipa et Sergueï Khoudekov
Musique - Ludwig Minkus, réalisée et adaptée par John Lanchbery
Décors - Ezio Frigerio
Costumes - Franca Squarciapino
Lumières - Vinicio Cheli
Orchestre de l'Opéra de Paris, direction musicale - Fayçal Karoui
Production créée pour le Ballet de l'Opéra de Paris le 8 octobre 1992

La description synoptique du ballet se trouve dans l'entrée du ballet du 17 mai 2010

Distribution de la Première 7 mars 2012

Nikya : Aurélie Dupont
Solor : Josua Hoffalt
Gamzatti : Dorothée Gilbert
Le Fakir : Allister Madin
Le Grand Brahmane : Yann Saïz
Le Rajah : Stéphane Phavorin
L'Idole dorée : Emmanuel Thibault

Josua Hoffalt

vendredi 17 février 2012

Orphée et Eurydice

Stéphane Bullion
Après un premier trimestre morne fait de créations ratées et de reprises en demi-teinte, Orphée et Eurydice est le premier spectacle vraiment enthousiasmant de cette saison 2011-2012 du ballet de l’Opéra de Paris.
Avec Orphée et Eurydice, opéra dansé, Pina Bausch s’approprie un mythe, une musique, un livret qu’elle tire vers le plus noir pessimisme pour créer un spectacle total mais décalé et clivé par rapport à la tradition lyrique. Esthétique de la tristesse, expressionnisme de la douleur, elle utilise la musique de Gluck de manière à la fois fine dans l’écriture chorégraphique fluide du corps de ballet tout en augmentant son oppression, par la simplicité, la répétition mais aussi par le jeu des mouvements bridés, les poses excessives, figées ou ultra-expressives des solistes.  Le travail sur le vocabulaire dépouillé dans une dynamique de répétition, à la fois des mouvements mais des variations, confère un apport symbolisé à la narration chantée.

Stéphane Bullion - Maria Riccarda Wesseling

La scénographie de quatre tableaux restitue des thèmes symboliques, Deuil, Violence, Paix et Mort qui rendent lisible le drame aux non familiers de la langue allemande. La très controversée version allemande de l’opéra de Gluck, ici remarquablement jouée par un orchestre baroque, le Balthasar-Neumann Ensemble, n’a sans doute pas été choisie par hasard par Pina Bausch lors de la création à Wuppertal en 1975. En doublant sur scène les danseurs par les chanteurs, elle entendait certainement le commentaire chanté comme essentiel à la richesse de la narration scénique. De fait, beaucoup de temps forts marqués dans la danse sont une illustration littérale du chant, en particulier chez Orphée dans la première partie alors qu’ils ne sont pas forcément soulignés par la musique, plus logiquement par la suite. Mais le texte ne bride pas le danseur qui peut jouer avec la distance comme Stéphane Bullion l’a démontré, puisque l’essentiel du propos est énoncé verbalement. Mais même privé d’une de ses clés, le spectateur non germanophone peut se laisser aller dans le flot esthétique de la narration visuelle pour suivre une histoire d’une simplicité par ailleurs connue.

Stéphane Bullion

Cette lecture est favorisée par le dépouillement conceptuel dans lequel évoluent les danseurs, un psyché de verre, un arbre arraché, un petit monticule de terre dans une cage de verre pour le premier tableau qui dépeignent l’atmosphère à la fois du deuil et de l’effondrement, dans laquelle les silhouettes effacées de l’éploré et celle blanche éclatante d’Amour se détachent parfaitement.
Quelques accessoires symboles de la tentation dans un deuxième tableau à l’espace réduit de panneaux blancs et de hautes chaises, offrent une vision simple et éclairée des enfers stylisés, pas vraiment effrayants mais dynamisés par l’intraitable Cerbère à trois têtes dans une agitation surgie de nulle part.

Stéphane Bullion - Marie Agnès Gillot
La pénombre douce aux sofas et fauteuils de fond de scène engageants favorise une vision des paradis plutôt opaque et sombre, comme indéfinis et mystérieux, préfigurant la fin de l’histoire, comme si Eurydice, à la danse sereine et douce dans une ambiance feutrée, y était bien mieux, même (ou/et surtout) sans Orphée.
Enfin la scène vide, cruelle, lumière blanche agressive pour le dernier tableau où le pale Orphée donne la mort à une Eurydice déchaînée dans ses atours rouge vif, évoluant autour des silhouettes noires des deux cantatrices.

Stéphane Bullion - Maria Riccarda Wesseling
En compagnie de Maria Riccarda Wesseling, Yun Jung Choi et Zoe Nicolaidou, deux distributions radicalement différentes ont alterné sur la scène de l’Opéra Garnier. Suite au trio de la Première Stéphane Bullion/Marie-Agnès Gillot/Muriel Zusperreguy agrémenté du Cerbère de Vincent Chaillet/Vincent Cordier/Aurélien Houette, Nicolas Paul/Alice Renavand/Charlotte Ranson + Audric Bezard/Vincent Chaillet/Alexis Renaud ont pris la scène et des spectacles et attendus complètement différents se sont révélés au public.
Les deux Orphée de cette année effectuaient une prise de rôle. Le choix de ces deux artistes paraissait d’emblée logique à la vue de leurs expériences passées et leur proposition artistique n’a pas déçu. Radicalement différents tout au long de leur parcours solitaire, l’Orphée de Stéphane Bullion est celui de la mortification, celui de Nicolas Paul, de la passion. Ils portent l’histoire à travers des cheminements divergents jusqu’au duo avec Eurydice. Stéphane Bullion et Nicolas Paul, ont choisi intériorisation ou lyrisme par rapport à un pathos expressionniste ou doloriste pour exprimer la douleur de la perte de l’être aimé puis celle de la déception une fois Eurydice retrouvée.

Au-delà de l’écrin dressé et la structure théâtrale posée, l’interprétation des danseurs donne à voir des moments intenses de désarroi humain, et plus que jamais, Stéphane Bullion a livré une  composition magistrale en restituant sur scène la sincérité de son moi intime. C’est un rôle auquel son tempérament le destinait et son Orphée s’impose, tant par sa singularité que par son esthétique glacée qui s’inscrivent comme un apport à la composition dramatique de Pina Bausch.

Stéphane Bullion

Stéphane Bullion a présenté un travail d’une finesse extrême sur la quête intérieure des émotions et des sentiments. Dans la première partie de l’œuvre, sa douleur tétanisante n’est jamais extravertie mais s’exhale subtilement et par là même, sa souffrance jamais évacuée évoque angoisse et déchirement. Lorsque parfois elle confère à l’oubli de soi comme dans le deuxième tableau où le poète s’exprime pour charmer Hadès, elle en devient émotionnelle et sublimée d’esthétisme. Sans jamais verser dans un lyrisme qui ne serait pas en accord avec l’intégrité du personnage, elle aboutit presque à un paroxysme ascétique et spirituel qui débouche sur le troisième tableau. Dans la progression de son voyage, il se tient sur une ligne directrice très forte qui part d’un hiératisme rigoriste avec des variations subtiles sur la partition musicale, un rendu nuancé de pudeur, un travail sur la fierté et la volonté de contrôler une douleur pourtant à fleur de peau dans le dernier tableau. Là, grâce à un artifice facial léger, il atteint les sommets d’émotion par une pureté cristalline qui donne à voir le fond de son âme. Cet Orphée est celui de la fêlure. Chaque instant menace de le désagréger mais une force physique prend source dans cette fragilité profonde. Cette puissance émotionnelle s’inscrit parfaitement dans la tension dramatique de l’histoire et s’extériorise peu à peu dans ce dernier tableau où elle est d’une autre nature puis qu’elle ne ressort plus de son angoisse intérieure mais de sa confrontation avec Eurydice, la douleur de l’incompréhension plus insoutenable que celle du deuil.

Stéphane Bullion
Son interprétation va de pair avec la singularité de ses mouvements, maîtrise du sol, gestuelle souple mais serrée, délié du haut du corps emprunt de la même réserve, corps et âme unis dans la souffrance. Il utilise également à merveille l'aspect graphique de la chorégraphie de Pina Bausch. En phase absolue avec son Orphée vocal, spectre noir qui le conduit vers la mort, ils construisent tous les deux une narration riche qui se complète, Stéphane Bullion livrant son interprétation du texte.

Nicolas Paul
Dans une énergie complètement différente presque à l’opposé, Nicolas Paul a choisi de restituer un personnage plus dual, mélange de lyrisme et de fureur non retenue quelquefois, sans toutefois atteindre l’outrance. Son Orphée est vif et spontané, ouvert, presque candide dans sa souffrance et par là même immédiatement touchant. Plus juvénile et moins poète que celui de Stéphane Bullion, sans retenue dans une douleur qu’il veut passionnée mais non doloriste, il donne du souffle et du relief à sa composition théâtrale. Aux pleureurs du corps de ballet, il impose une inconstance qui montre le désarroi de l’être humain là où la posture de Stéphane Bullion est quasiment inhumaine. Sa progression à travers la narration se fait par une danse très caractéristique du vocabulaire de Pina Bausch dans le sens où elle est souvent moins achevée, presque échevelée, restituant la douleur et le mal être par ces simples appuis instables et souvent à la limite. Dans l’esthétique d’ensemble, Stéphane Bullion d’une rigueur absolue semble martyriser son corps souffrant dans l'esthétique statuesque de Pina Bausch alors que Nicolas Paul en exploite le côté recherche, plus optimiste dans ses enchaînements. Sa quête éperdue va souvent de l’avant, s’extériorise dans des gestes amples, en particulier dans le tableau des enfers. Il se dissocie un peu par là-même de la rigueur de Maria Riccarda Wesseling qui semble vivre sa vie comme un commentaire de l’interprétation chorégraphique alors que Nicolas Paul suit le texte à la lettre.

Nicolas Paul

Aux côtés de ces Orphée remarquables, deux Eurydice plus expérimentées mais complètement différentes également. Si le rôle est mineur par rapport à celui d’Orphée, Pina Bausch lui a conféré une position clé dans la tragédie, puisqu’Eurydice ressuscitée, défiante de son amant, provoque leur perte. Elle suit en cela le livret de Gluck mais en coupant la fin heureuse où Amour revient empêcher Orphée de se suicider et lui ranime Eurydice, elle termine son propos sur cette trahison, Orphée mourant alors peut-être plus par déception que par amour.

Stéphane Bullion - Marie-Agnès Gillot

Eurydice de Stéphane Bullion, Marie-Agnès Gillot reprenait là un rôle familier, peut-être trop. Sa danse est spectaculaire et ample mais sacrifie à la démonstration aux dépends de l'investissement dans une interprétation. Par trop simpliste, elle livre une Eurydice plutôt harpie. Sa sérénité dans le troisième tableau parait tout aussi égocentrique que sa douleur dans le quatrième où elle s’affronte à Orphée. Ce choix d’une souffrance expressionniste lui donne trop un aspect narcissique et prédateur lorsqu’elle côtoie la poésie inspirée de Stéphane Bullion.

Nicolas Paul - Alice Renavand

A l’inverse, la partenaire de Nicolas Paul, Alice Renavand livre une interprétation sensible et nuancée. Sa danse aérienne rend parfaitement justice à son rôle de nymphe éplorée et son élégant délié restitue à la fois l’incompréhension et la douleur sans jamais aller trop loin dans les déhanchements, sa complainte est une sorte de reflet poétique de son époux. Elle n’intime rien à l’être aimé, elle ne comprend simplement pas son indifférence et leur duo semble alors plus probable et plus porteur. Et pourtant, son Eurydice, souple et douce, montre autant de souffrance, ses regards en disent plus que des gestes appuyés, son intensité est judicieusement amenée dans les moments clés où elle suscite spontanément la compassion chez le spectateur.

Stéphane Bullion - Muriel Zusperreguy


Le petit rôle d’Amour permet à Muriel Zusperreguy mais aussi à Charlotte Ranson d’apporter un répit dans la tension du premier tableau. Vitesse, légèreté, les deux danseuses rivalisent de mutinerie pour évoquer l’innocence et l’espoir. Muriel Zusperreguy comme Alice Renavand, exemplifie parfaitement un haut du corps aux sinuosités tentatrices très caractéristiques de Pina Bausch et son Amour exhale une fraîcheur qui ne verse jamais dans la niaiserie.
Leur temps de présence réduit autorise ensuite les Amour à rejoindre le corps de ballet qui a peu évolué dans sa composition depuis la dernière reprise, même si la présence lumineuse de Letizia Galloni qui y faisait ses débuts se remarque. Les danseurs sont maîtres de la chorégraphie et leur rapport  à la musique et aux chœurs est saisissante, tant dans les moments douloureux du Deuil que dans ceux sereins de la Paix. 

(de g à d) Aurélien Houette - Vincent Cordier - Vincent Chaillet & Sébastien Bertaud
Entre temps, la Violence aura permis à Vincent Cordier de rappeler quel excellent choix il fut déjà en 2008 pour la captation vidéo. Difficile en effet de ne pas souligner la présence très forte des danseurs Cerbère, dans les deux distributions, ne serait-ce que parce que physiquement et chorégraphiquement, on pourrait même dire graphiquement, le rôle que leur a dévolu Pina Bausch est primordial. Vincent Chaillet et Vincent Cordier sont des leaders charismatiques.  En s’opposant à la douceur d’Orphée qui finira par les charmer pour les faire céder dans le deuxième tableau, ils reviennent presque inexorablement à la fin du ballet comme pour démontrer la supériorité de la violence sur la paix. Cette fin s’inscrit dans la lignée de l’œuvre dramatique où Pina Bausch fait dans son ensemble référence à une humanité sans espoir de rédemption par l’amour qu’elle condamne comme source de malentendu, Orphée et Eurydice ne se plaçant pas dans le même paradigme de sa compréhension, le monde aux aguets prêt à magnifier leur échec. 

Nicolas Paul - Alice Renavand - Maria Riccarda Wesseling - Yung Jung Choi